Franck Nicolleau : SPORTS ET SPORTIFS
Le sportif de haut niveau s'est radicalement transformé en cinquante ans.
S'il en est ainsi, c'est d'abord en raison de l'évolution du sport lui-même. Le sport tient en effet une place de plus en plus importante dans notre société. Le sport est partout et se décline sous toutes les formes.
Il est à la fois spectacle, produit de consommation, moyen de publicité, journal, magazine, loisir, employeur, etc. Le sportif de haut niveau se présente ainsi comme l'acteur principal de ce phénomène de société, dont il est tout simplement la vitrine.
Son image n'a jamais été autant utilisée par les médias, les publicitaires et les politiques.
Première question : comment concevoir le sportif d'élite de demain ? Comme une vedette du "sport spectacle", à l'instar d'un acteur ou d'un chanteur ? Comme un emblème national ?
Deuxième défi : parler de sportif de haut niveau, c'est nécessairement parler de médailles et de performances. "Plus vite, plus haut, plus fort", selon la célèbre devise olympique. Mais ne va-t-on pas atteindre les limites des capacités humaines en matière sportive ? Ou bien continue-t-on à sousestimer ces limites ?
Les sportifs de haut niveau puisent-ils leur motivation dans l'idéologie de la compétition ou dans l'idéologie de la performance ?
L'ensemble de ces interrogations relatives au sportif d'élite n'intéresse pas qu'une seule discipline, mais quasiment toutes :
droit, sociologie, économie, justice, politique, médecine... Toutes ces disciplines sont intimement liées les unes aux autres et s'influencent mutuellement. Il en résulte que toute étude sur l'avenir du sportif de haut niveau suppose une approche transversale, multidisciplinaire.
La confrontation de l'opinion d'un juriste à celle d'un sociologue, d'un sociologue à celle d'un économiste, d'un sportif à celle d'un juriste, d'un juriste à celle d'un médecin..., va offrir l'occasion à tous ces experts de s'enrichir mutuellement, pour une meilleure connaissance du sportif d'élite de demain.
Bernard Foucher: L'AMOUR ET L'ARGENT
De quel sportif parle-t-on ?
Une première approche consiste à envisager le sportif de haut niveau comme le sportif professionnel ; plus précisément, comme le sportif faisant du sport sa profession et touchant, de ce fait, une rémunération. Ce qui conduit à la distinction entre le sport professionnel et le sport non professionnel.
La deuxième approche peut être plus juridique. En effet, ce terme renvoie à une qualification bien précise. Le sportif de haut niveau est celui qui est inscrit sur la liste des sportifs de haut niveau arrêtée par le Ministre chargé des sports. Ce sportif se voit dès lors encadré par un régime particulier. Il existe en France environ 6.000 sportifs de haut niveau, au sens juridique du terme.
La troisième approche peut être plus fonctionnelle. Le sportif est dit de haut niveau dès lors qu'il réalise des performances "haut de gamme".
On ne saurait aller plus loin sans établir une différence d'approche entre les sports individuels et les sports collectifs. En effet, le "vedettariat" est plus fort dans les premiers que dans les seconds, même s'il n'existe pas de vérité en la matière (exemple : Zidane pour le football). Il apparaît également que l'idéologie de la performance s'avère prédominante dans les sports individuels, beaucoup moins dans les sports collectifs. Dans ces derniers, l'idéologie de la compétition semble plus nette.
Le sport de haut niveau doit-il se restreindre à cette minorité de sports - une dizaine - qui connaît les taux d'audience et les exploitations médiatiques les plus élevés ? Comment comprendre cette évolution ou cette dérive ? Quel avenir pour les sportifs des autres sports ?
Ces quelques pistes de réflexion montrent que le sportif d'élite peut être appréhendé sous des angles très différents
Les trois mots-clés
La performance apparaît comme un enjeu que beaucoup de sportifs placent au premier rang. Dans quel but ? Est-ce pour se dépasser soi-même ? Est-ce pour "faire le spectacle" avec ses retombées médiatiques ? Ou est-ce pour bénéficier d'une rémunération plus conséquente ?
Devenir sportif de haut niveau et réaliser des performances, c'est nécessairement suivre une formation en ce sens. Or, il n'apparaît pas exagéré de se demander si cette formation sportive ne tendrait pas à dériver vers une "fabrication" de pépinières de sportifs, dans le but de créer des champions de plus en plus performants.
Par ailleurs, réaliser une performance, c'est surpasser ses capacités physiques. Pour y parvenir, le dopage se révèle être un moyen éprouvé. Or, comment envisager les performances de demain sans se pencher sur l'évolution réglementaire du dopage sportif ? Est-il concevable d'autoriser l'utilisation de produits dopants dans les cas où la santé du sportif n'est pas mise en danger ? Les progrès constants de la médecine et de la génétique sportive conduisent à penser que l'idée du sportif "génétiquement modifié" sera, dans un proche avenir, le meilleur moyen pour réaliser des performances. Pour le meilleur ou pour le pire ?
Enfin, la réalisation de performances sportives est un sujet d'élection pour tous les médias et les publicitaires. Il en résulte que le sponsoring contraint le sportif à établir des records ou à réaliser les plus hautes performances possibles, bon gré mal gré.
Deuxième mot clé : l'argent. L'argent pour le sportif d'abord.
La carrière d'un sportif de haut niveau est très courte. Or, seule une minorité d'entre eux parvient à gagner suffisamment d'argent pendant cette période d'activité pour espérer une retraite confortable. Les autres sont condamnés à se reconvertir professionnellement. C'est également sous cet angle qu'il convient de considérer l'"avenir" du sportif.
L'argent autour du sportif, ensuite. Les sportifs les plus célèbres gagnent beaucoup d'argent. En contrepartie, ils en font également beaucoup gagner aux entreprises qui les sponsorisent, aux chaînes de télévision, aux agents sportifs...
Le sportif devient ainsi le sujet de toutes les convoitises.
Et le contentieux ? Pendant très longtemps, le sport a vécu sans contentieux. Désormais, le sport crée du contentieux.
Les sportifs n'hésitent plus à contester devant les tribunaux leur non-sélection à une compétition, le résultat d'un match, voire certaines décisions des arbitres. Comment maîtriser cette évolution ? Comment dessiner ces perspectives ?
A partir de ces quelques pistes de réflexion, on peut se demander si le sportif "haut de gamme" se verra toujours "exploité" à tous égards, afin que chacun en tire un intérêt maximum... pour ensuite l'écarter de la scène sportive - voire de la scène médiatico-commerciale - au profit d'un plus jeune, plus performant.
En toute hypothèse, l'avenir du sportif de haut niveau ne saurait s'envisager sans la prise en compte de l'évolution de l'éthique et de la morale sportive.
Serge Simon: LA QUESTION DES VALEURS
L'éthique sportive renvoie aux notions de "fairplay", de désintéressement, de pureté d'âme, etc.
Ces valeurs ont été développées au début du siècle dernier, spécialement en Grande-Bretagne.
Aujourd'hui, on assiste à un "paradoxe de la pyramide". Sur 36 millions de personnes pratiquant le sport en France, 8 millions participent à des compétitions, 7 millions pratiquent plus de huit heures par semaine...
Et en haut de la pyramide se trouvent quelques milliers de sportifs dits de haut niveau.
Cela veut dire que les valeurs fondatrices du sport ne sauraient être représentées par ces sportifs d'élite. En aucun cas, le sport d'élite n'est sain pour la santé. Il ne saurait être "modéré". Or, on demande à cette minorité de se faire les représentants des valeurs sportives.
Il faut savoir que le système sportif français conduit à une idéologie qui défend le sport "a contrario" par des pratiques que l'on peut définir comme "moyenâgeuses", en ce que l'on n'hésite pas à ruiner la carrière et la réputation d'un sportif présumé dopé pour rappeler que les valeurs sportives doivent être rigoureusement respectées.
Ainsi, la présomption d'innocence, la preuve de l'élément intentionnel du sportif présumé dopé, se trouvent souvent bafouées. Les sportifs de haut niveau ont participé à la création de toute une économie. Les valeurs sportives d'antan ne reçoivent plus la même attention. Le cycle de l'économie du sport ne risque-t-il pas de s'effondrer au même titre que ces valeurs sportives ?
Comment réagir ? Faut-il rompre le "cordon ombilical" existant entre le sport d'élite et le sport de masse ? Ou bien doit-on envisager une nouvelle orientation et se diriger vers une logique de cohésion sociale ? Dans une telle perspective, la lutte anti-dopage ne pourrait-elle se limiter aux seules pratiques dangereuses ? Mais que veut dire "dangereuses" ? Il nous faut donc affiner les concepts. Sachant, qu'en tout état de cause, il n'y a pas de droit ni d'économie qui tiennent sans une éthique clairement définie : tel est le fil conducteur de PRESAJE.