L'Armée du Lucre
La Finance a conquis la planète comme une armée au pas de charge et a ainsi dominé l'économie mondiale de 1987 à 2007. Mais cette armée du lucre a été mise en défaite par la crise. Michel Rouger examine les rôles des généraux, officiers, sous-officiers et hommes de troupe. Il tire les conséquences de la défaite et les perspectives d'avenir pour les différents acteurs de cette armée.

Les historiens se pencheront sur la période 1987- 2007, qui a vu les sociétés développées lever la gigantesque armée du lucre qui a utilisé les fabricants de monnaie comme d'autres les fabricants de canons pour se mettre au service du profit et des bénéfices (lucrum), avec l'avidité que l'appât des rendements annoncés pouvait inspirer.

Cette armée a envahi les terrains de la croissance, de la consommation et du crédit, que l'humanité a tant de peine à cultiver pour assurer le progrès. Elle vient de se débander dans une retraite pitoyable, sauf pour ses généraux qui la vivent dorée.

Il faut analyser le futur de cette armée défaite, selon les critères hiérarchiques des armées classiques, car, de sa remise en ordre de bataille, dépendra la sortie de la crise que tout le monde attend avec anxiété.

Les généraux et amiraux de l'Etat major

On les voit tous les jours s'asseoir, à tour de rôle, sur la pierre de la honte. Auparavant, ne comptant leurs revenus qu'en millions de dollars, de livres et d'euros, ils ont pulvérisé les produits toxiques de leur commerce sur les champs de leurs batailles, au plus grand mépris des conséquences.

Les moralistes vont penser que ces généraux disparaîtront avec l'échec de leur stratégie. Ils seront déçus d'en voir revenir certains. Dans toutes les armées battues, il y a des chefs compétents et efficaces, à condition qu'ils soient contrôlés.

Clémenceau a dit que la guerre était chose trop sérieuse pour être confiée à des militaires. Il est dommage que personne ne se soit inspiré de cet adage pour la finance internationale.

Les officiers des conquêtes globales

Ces officiers ont vécu leur lucre en centaines de milliers ($, £, €). Organisés en réseaux, à partir de l'armée régulière des banques d'investissement, ils ont fait équipe avec de nombreux services spéciaux, opérant en appui pour leur propre compte, partout où les montages scientifiques, économiques, juridiques, communicants, l'exigeaient pour atteindre leurs objectifs de prédation et/ou de dépeçage.

Leur efficacité, leur compétence ne sont plus à démontrer, quel qu'en ait été le prix. Ils ont dû ranger au placard bonus, fees et stock-options, en attendant de sortir de leur mauvaise passe. Aucune économie, aucune finance, qu'elle soit libre ou étatique, ne pourra se passer d'eux pour redémarrer la machine à croissance.

Les sous-officiers du terrain

Ce sont eux qui, outre la discipline, font la force des armées. Ils ne pensent qu'en dizaines de milliers ($, £, €). Ils s'en contentent parce qu'ils ont choisi la sécurité du salariat. Qu'ils appartiennent à l'économie privée ou aux administrations d'État, ils participent au progrès, sans les risques ni l'ambition des officiers.

Ils ont rejoint l'armée du lucre pour leur consommation, sans les résultats que se sont partagés les officiers et les généraux. Ils subiront le poids de la défaite, sûrement aux USA et à Londres. Moins en France, pays protégé par son goût de l'épargne et son aversion pour la fortune du commerce. Ils constituent la classe moyenne pour laquelle le triptyque croissance-consommation-crédit fut inventé par les Américains avant d'être saccagé par leur armée du lucre.

Ils devront s'adapter aux conséquences de ce saccage, optimiser le rapport qualité/coût de leurs prestations, réduire globalement leur nombre pour garder leurs revenus, et évoluer vers d'autres statuts moins protégés pour éviter de subir soit une migration territoriale, soit une migration sociale qui les pousserait vers le corps des hommes de troupe.

Les hommes de troupe du champ de bataille

Fantassins, supplétifs et auxiliaires, plus recrutés que volontaires, ils sont exclus du monde du lucre. Ils comptent leur peu d'argent en milliers ($, £, €). Chômeurs virés, jeunes cédédéisés, épargnants rincés, seniors jetés, rmistes, smicards et « working poors » font partie de la foule irréductible des maigres qui mourront lorsque les gros maigriront.

Porteurs de rébellions agitées par des meneurs séduisants et utopistes, armée de sans-culottes, affronteront-ils les débris de l'armée du lucre ? Pas sûr ! La télé virtualise ces bouffées de fièvre sociale, instrumente leurs violences, pour mieux effrayer la classe moyenne sans laquelle le grand soir restera spectacle dans les journaux du vingt heures. L'armée du lucre changera vite de nom, d'uniformes et de moyens pour repartir à la guerre de la croissance et de la consommation. L'homme lucratif, qui vient de casser le progrès, n'a pas mieux fait que le collectiviste a-lucratif qui a tué la liberté. Il serait temps de se rendre compte que la liberté et le progrès sont les biens les plus précieux de l'homme, et de trouver les moyens pour les conserver.

L'homo benevolus pourrait y prendre sa part. A suivre.