Le président de la République s'est plu à le répéter : il n'est pas plus difficile de faire toutes les réformes en même temps que de les faire une par une. En lançant pêle-mêle les réformes des retraites, de la fonction publique et du contrat de travail, il prouve, comme disait un autre, qu'il fait ce qu'il dit (et qu'il dit ce qu'il fait).
Pour l'instant, nul n'a une idée précise du point d'arrivée: alignement des régimes spéciaux sur celui de la fonction publique ou harmonisation des régimes par une négociation entreprise par entreprise ? Réduction drastique du nombre des fonctionnaires ou diversification des parcours professionnels et des statuts ?
Contrat de travail unique ou introduction de variantes - dont la résiliation amiable - dans les modes de rupture du CDI ? Ce sont là, parmi d'autres, des alternatives possibles.
La « courbe en J »
En revanche, il n'y a guère de doute sur le sens des discussions engagées. Que ce soit sous un angle quantitatif ou qualitatif, il s'agit bien de revoir les principes qui ont fait les beaux jours de l'Etat-providence. Cette remise en cause n'équivaut pas nécessairement à une régression. En termes sociaux, mieux vaut réduire le chômage que le traiter, même généreusement.
Simplement, les bénéfices espérés des réformes à venir ne peuvent s'apprécier que dans le moyen terme.
C'est ce que les économistes appellent la « courbe en J ».
Pour faire mentir le proverbe « un tiens vaut mieux que deux tu l'auras », il faut convaincre qu'en quelque sorte un tiens vaut moins que deux tu l'auras. Il faut ainsi acheter du temps et cela ne peut se faire qu'à la condition de susciter la confiance. Depuis les dernières élections, et pour quelque temps encore, celle des citoyens est à peu près acquise. En revanche, on ne peut pas en dire autant des partenaires sociaux.
Certains pensent que ces derniers ne représentent plus grand monde et qu'en conséquence, malgré leur désaccord, les réformes se feront sans trop de mal. Ne sous-estimons cependant pas leur capacité de mobilisation.
Lorsque les transports s'arrêtent, la France tourne au ralenti.
Le discours syndical est vraisemblablement le reflet de deux types de blocage.
Le premier d'entre eux est d'ordre culturel. Il prend appui sur une conception conflictuelle de l' « économique » et du « social ». A l'aune de celle-ci, le social avance ou régresse. Toute révision sans accentuation des protections antérieures est donc nécessairement perçue comme une régression. Ce réflexe intellectuel prend sa source au coeur de l'identité française. Celleci, assez largement mise en forme par les codifications napoléoniennes, se singularise par une exclusion du monde marchand de la société civile. En France, le capitaliste est considéré comme un individu dont la préoccupation exclusive est l'accroissement de ses avoirs. L'échange n'est pour lui que l'occasion d'un retour sur investissement. Il n'a que faire d'autrui et des solidarités qu'implique la vie en collectivité. En conséquence, les dispositifs destinés à assurer la cohésion de la société civile, en un mot le «social», se présentent à lui comme un obstacle. Pour préserver ce dernier, il faut donc savoir résister. Cet état d'esprit n'est guère propice au développement d'un agencement harmonieux entre contraintes économiques et nécessités de la protection sociale.
Donnant-donnant ?
Le second blocage est bien plus prosaïque que le premier.
La résistance peut céder si elle obtient des contreparties. C'est la logique du « donnant-donnant ».
Cependant, il est à craindre qu'il n'y ait plus beaucoup de grain à moudre. Il est difficile de proposer une assurance-chômage plus généreuse en contrepartie d'un assouplissement du contrat de travail car il est de fait, qu'au moins en valeur relative, le chômeur français est plutôt bien indemnisé. Moins de fonctionnaires pour une meilleure rémunération de ces derniers : la proposition est ingénieuse mais, à l'étude, il semble bien qu'en termes de rémunération, les fonctionnaires ne soient pas si mal lotis... Voudrait-on négocier qu'il n'y a malheureusement plus grand-chose à échanger.
Il risque donc, selon la formule consacrée, d' « y avoir du sport ». Cela n'empêche pas d'ouvrir des négociations.
D'abord, parce que c'est une exigence démocratique.
Ensuite, parce qu'il faut toujours tout tenter.
Enfin, parce que les discussions sont autant d'occasions de convaincre et, à tout le moins, d'atténuer la virulence des conflits à venir.