La France continue à croire que « les seniors sont de trop » dans la population active
« Les seniors ne seront pas de trop », telle était la prévision sur l'activité professionnelle des seniors dans « Le travail, autrement », il y a dix ans. Dans la réalité, il n'en a pas été ainsi. Dans son ensemble, la société française, malgré quelques manifestations de principe en faveur de l'emploi des seniors, a continué à considérer que les « seniors étaient de trop » et n'avaient pas leur place dans la population active. Tel est le constat dressé par Claude Vimont. Il explique pourquoi.

Pourquoi les seniors sont-ils considérés comme étant « de trop » dans la population active de la France ? Trois causes peuvent être invoquées.

Le « choc démographique » prévu pour 2006 s’est révélé moins violent qu’attendu. Les prévisions d’évolution de la population par groupe d’âges ont été revues et la brutalité du renversement de tendance atténuée, confirmée ensuite par l’observation de la réalité.

La crise, d’ordre financier à l’origine, s’étendant ensuite à l’activité économique a entrainé une inversion de tendances dans ce domaine. Il ne s’agissait plus d’envisager une croissance moyenne à 3% l’an, mais d’affronter la récession et de prévoir, au mieux pour l’avenir proche, un taux de croissance aux environs de 1,5% par an, en moyenne. Le besoin de seniors dans l’emploi ne paraissait plus s’imposer, alors que le chômage augmentait de nouveau.

La cause la plus profonde est due à l’immobilisme, dont fait preuve la société française face au phénomène du vieillissement, qui atteint le monde occidental. Les seules réformes importantes ont été celles des régimes de retraite et de préretraite, prises pour des raisons financières. Leurs effets commencent à se faire sentir au travers d’une augmentation du taux d’emploi dans le groupe 55-64 ans, qui a progressé de 3,5% de 2007 à 2011 d’après le service statistique du Ministère chargé de l’emploi. Mais cette évolution tient aussi à la poursuite de l’activité professionnelle des femmes entrées tardivement dans l’emploi ou ayant eu des interruptions d’activité en cours de carrière.

A l’intérieur du groupe d’âges, le taux des 60-64 ans restait en 2010 à 17,9% contre 30,5% dans l’ensemble des pays de l’Union européenne. Le « CDD senior » créé en 2006 a été un échec total. Les mesures de facilitation du cumul « emploi-retraite » n’ont eu que peu d’impact. L’obligation imposée en 2009 aux entreprises de négocier sur leurs effectifs de seniors n’a eu, lui, aucun effet réel. Il n’y a, dans les toutes dernières années, que le développement rapide des situations d’auto-entrepreneur qui pourrait jouer un rôle.

Avec quel effet ?

L’emploi des jeunes n’a pas été favorisé pour autant, les difficultés à l’entrée dans la vie professionnelle s’étant accrues, notamment pour les moins qualifiés d’entre eux. Le chômage des seniors est actuellement en hausse. Le retard à la prise de la retraite, qui résulte de la dernière réforme applicable au secteur privé, n’est pas « accepté » par des entreprises, qui ne peuvent plus recourir à des préretraites. Pour diminuer leurs effectifs de personnel vieillissants, celles-ci les mettent au chômage. Le taux d’activité des seniors a été accru, mais pas leur taux d’emploi, d’autant plus qu’une fois remis sur le marché du travail, pratiquement, ces seniors ne se voient proposer aucune offre d’emploi.

La population active employée se concentre sur les âges adultes, sur lesquels il devient de plus en plus difficile d’augmenter les prélèvements sociaux et fiscaux. Le financement de la « dépendance », dont les effectifs concernés par cette situation vont fortement augmenter dans les années à venir, devient quasi-impossible à financer par ce moyen. D’où son abandon par la politique du gouvernement dans les derniers mois et sa disparition dans les débats de la campagne électorale. Cette absence de prise en compte du vieillissement dans notre société mène à de telles fins extrêmes : on ne reconnait pas, en fait, le droit des seniors à une activité professionnelle prolongée et, en même temps on refuse de fait l’aide nécessaire à ceux qui sont en situation de dépendance. Et, cependant (ou en effet), comme le montre l’étude de la chaire de l’Université Dauphine, « Transitions démographiques et économiques » (J.-H. Lorenzi, J. Pelletan, A. Villemeur, Rajeunissement et vieillissement de la France, Descartes et Cie, 2012), la France consacre déjà chaque année 3 points de PIB (soit environ 60 Mds. de plus pour les retraités que la Suède) et 1,7 de plus que l’Allemagne (soit 34 Mds.). Notre société devient incohérente dans son comportement.

Que faire ?

Les solutions à apporter à la crise actuelle, que la France connait, supposent que soit d'abord défini le modèle nouveau, selon lequel notre société fonctionne dans chacun de ses grands groupes d'âges : jeunes, adultes et personnes vieillissantes. En ce qui concerne les seniors, en dehors des mesures sur la retraite, commandées par une obligation de financement, qui ont prouvé leur efficacité, rien ne sert de monter des réglementations sophistiquées et des incitations financières plus ou moins coûteuses pour augmenter l'emploi des seniors. Au préalable, il faut modifier l'état d'esprit de l'ensemble des éléments composant la société française, des pouvoirs publics à l'opinion publique ellemême, en passant par les collectivités locales, le monde des entreprises, les syndicats de salariés, le milieu associatif, et même celui de l'éducation nationale.

Un nouveau troisième âge est né

(V. son esquisse dans « Le nouveau troisième âge, une société active en devenir » par C. Vimont, Economica, 2001)

Sa caractéristique première est que ce n’est pas un âge homogène. Il comprend, à la fois, des personnes en pleine possession de leurs moyens physiques et intellectuels jusqu’à un âge avancé et des personnes dans un état physique et mental dégradé. Alors qu’il s’agissait, dans le passé, d’un nombre restreint de personnes dans ces états dans ce groupe d’âges, dès maintenant et encore plus dans les années à venir, les effectifs concernés vont augmenter. Il y aura de plus en plus de diplômés et de personnes très qualifiées parmi les seniors , mais aussi, à cause de la prolongation de la durée de la vie, de plus en plus de personnes atteintes d’un handicap grave.

Or, le potentiel productif de croissance de notre pays va être moins important que par le passé. Cela va freiner la redistribution des richesses créées au profit des seniors en situation de grande dépendance. C'est notamment par un apport productif des seniors « en forme » que cette contrainte peut être desserrée. Encore faut-il que l'importance et la qualité de cet apport soient reconnues par l'ensemble de la société, ce qui n'est pas le cas pour le moment.

Cette reconnaissance passe par une phase d’évaluation des capacités et des aspirations de chacun, quand ils se présentent sur le marché du travail ayant perdu leur emploi, et même, lorsqu’ils sont proches de leur fin de carrière en entreprise. Former les travailleurs vieillissants, c’est faire l’inverse de ce que notre société a fait dans le passé : les rendre inutilisables, en leur retirant tout espoir d’avoir une activité professionnelle, uniquement du fait de la barrière de l’âge. Il faut aussi adapter les emplois tenus ou offerts à leurs nouvelles contraintes et à leurs désirs de vivre une autre vie de travail que celle, qu’ils ont connue au cours de leur carrière.

Cet emploi salarié, ainsi créé ou maintenu, ne sera pas le seul mode de participation de ces seniors à un renforcement du potentiel de croissance de notre pays. Leur apport peut aussi se développer dans le secteur associatif sous forme d’emplois bénévoles. Des analyses en cours sur ce sujet en Suisse considèrent ce type d’activité comme « productif » et, de ce fait, le prennent en compte dans les calculs du PIB de ce pays.

Mais il y a encore d'autres aspects de l'activité des seniors à prendre en considération. Une meilleure intégration aux nouveaux modes de vie en société est l'un d'entre eux. Nombre de ces seniors ne savent pas se servir correctement d'un ordinateur, d'un téléphone portable et de tout autre moyen contemporain de communication, ce qui va jusqu'aux bornes des gares ou des salles de cinéma. Une formation à ces techniques leur éviterait de surcharger de leurs demandes des personnels, auxquels ils font perdre du temps. Cette formation éviterait aussi des accidents à la maison, en permettant des appels rapides. Consommateurs de services à la personne pour eux-mêmes et leurs proches, fort coûteux, ils sont aussi, à la fois, capables de comprendre les difficultés des personnes qui les rendent et de trouver des solutions mieux adaptées, si on leur donne le moyen de s'exprimer.

Les seniors aident les seniors.

L'ensemble de la société voit sa charge d'entretien de cette population allégée. C'est ce type d'action que certaines associations, telles qu'Old Up herchent à implanter (V. ww.old-up.eu)

Ces seniors, considérés comme étant de trop dans les dix dernières années, deviendront donc indispensables dans les dix prochaines.