La Fée Électricité et la Sorcière Numérique
L'écran magique de la sorcière numérique a fait perdre au monde de la finance le sens du temps et de l'espace. Il lui a aussi fait perdre le sens de la valeur des choses, constate Michel Rouger qui compare les salles de marché aux élevages de volailles en batterie où la lumière ramène la durée de la nuit vers zéro...

Si le spectre de 1929 a ressurgi, c'est bien qu'il y avait une raison

Il y a un siècle, les paysans, vivant au rythme du jour et la nuit, découvraient la fée électricité et sa baguette magique. Gardiens de la nature, ils l'ont abandonnée depuis, en grande majorité, pour rejoindre les lumières de la ville transformée par les coups de baguettes de la fée. En ressentant le bonheur d'une libération des efforts de leurs ancêtres, du confort et de la promesse du progrès qui économiserait leur énergie en en multipliant les sources à l'infini.

Un siècle plus tard, la nature souffre de la débauche d'énergie offerte par la fée électricité, dont les bienfaits ont contribué à un développement démographique et à une surconsommation physique des richesses d'une planète qui ressent ses premières signes d'épuisement. Jadis, la nuit qui imposait l'inactivité aux hommes permettait le repos de la nature. Aujourd'hui le jour éternel interdit ce repos. Le problème est sans solution.

On peut même considérer qu'il se complique par l'arrivée de la sorcière numérique. Séduisante et touche à tout, elle s'est installée dans le monde entier avec son écran (i)magique. Il est trop tôt pour en apprécier les conséquences. La nature a résisté cent ans à la fée électricité, les hommes sont déjà victimes de la sorcière numérique, en moins de vingt ans.

Constatons aujourd'hui les premiers et graves dommages causés par la catastrophe économique et financière qui affecte et angoisse toutes les communautés humaines. Au moins celles qui ont atteint un niveau de développement élevé... grâce à la fée électricité.

Les symptômes de la maladie de Kerviel

On le sait, l'écran magique de la sorcière numérique a fait perdre au monde de la finance le sens du temps et de l'espace. Les jeunes traders alignés devant leurs écrans dans les salles de marché, jour et nuit, ont été exposés au décervelage par la sorcière qui leur a imposé de résoudre une équation infernale : plus la valeur du temps tend vers zéro, plus la valeur de l'argent doit tendre vers l'infini. C'est ainsi que l'écran magique est devenu l'écran tragique.

On ne peut pas s'empêcher de penser au mode d'élevage des volailles, alignées dans leurs batteries, affolées par la lumière qui ramène la durée de la nuit vers zéro, pour que le poids de la chair fabriquée tende vers le maximum. Peut-être un jour de brillants chercheurs se pencheront sur les pathologies développées dans les salles de marché et qualifieront les altérations du cerveau humain, caractéristiques de certains comportements provoqués par la perte du sens du temps. Certains évoqueront la maladie de Kerviel, pour caractériser un état, heureusement passager, qui disparaît après une période de sevrage de l'utilisation de l'écran installé par la sorcière bien-aimée de la finance.

Auparavant, il serait utile que de savants économistes se penchent sur la relation évidente entre la perte de sens du temps et la perte du sens de la valeur de toutes choses, voire de tout individu. Aussi bien pour l'excès de la décote des actifs que pour l'explosion des bonus dans la finance, ou celle des revenus faramineux des acteurs du show business ou du sport spectacle. Le temps c'est de l'argent. Pas au point de perdre le temps de la réflexion, pour faire le maximum d'argent dans le minimum de temps. Au risque de tout perdre à force d'excès.

La régulation dont on nous rebat les oreilles commence par celle du temps. Actionnaires, pensionnés et assurés de tous les pays, il serait temps de faire graver dans les salles de marché le vieil adage : le temps ne respecte jamais ce qu'il n'a pas contribué à établir.