La Déroute Financière et les Vertus de l'Hypnose Ophidienne
« Aie confiance ! Aie confiance ! » répète-t-on sans cesse à Monsieur-tout-le-monde. La crise financière rappelle tout à la fois le Livre de la Jungle et l'Arche de Noé à Thomas Paris. Un regard ironique et impertinent sur un jeu de piste qui tourne mal

La crise financière a été analysée en long, en large et en travers par les meilleurs experts, et beaucoup d'autres. C'est une simple histoire de moutons, de pigeons, de papillons et de mouches. Aux Etats-Unis, des prêts immobiliers ont été octroyés à l'envi sur l'idée que l'augmentation des prix des biens achetés en permettrait le remboursement. Tant que tout le monde joue le jeu, cela marche tout seul. C'est le principe des chaînes auxquelles tous les enfants ont été invités un jour à participer : envoyez une carte postale à quatre amis, et au bout de quelques semaines, vous en recevrez deux cent cinquante-six. Seul hic : jamais aucun enfant n'a reçu deux-cent cinquante-six cartes postales, tout simplement parce que dès qu'on s'efforce d'analyser les choses, on se rend compte que cela ne peut fonctionner à l'infini. Qui refuse d'être mouton, à suivre le mouvement sans réfléchir, craint d'être le pigeon, celui qui envoie ses quatre cartes et n'en recevra au mieux qu'une ou deux. On vous promettait de multiplier votre capital par soixante-quatre et vous vous rendez compte que vous risquez de vous retrouver tondu... Ensuite, ce n'est plus qu'une histoire de papillon, ou plutôt d'effet papillon : si l'un refuse de jouer le jeu, tout s'écroule. Dans la crise des subprimes, les prix se sont effondrés, les acheteurs n'ont pas été en mesure de rembourser, ils ont dû se séparer de leurs biens à bas prix, ce qui a fait chuter le marché, et mis d'autres acheteurs à risque en situation difficile et dans l'obligation de vendre. Résultat, de grandes entreprises parfaitement établies tombent comme des mouches...

Voici ce que nous enseigne la crise : il faut avoir confiance. Aveuglément. « Aie confiance, aie confiance », chantait Kaa, le boa hypnotiseur du Livre de la Jungle de Walt Disney, le même refrain qu'entonnaient les banquiers qui octroyaient des prêts risqués et que reprennent aujourd'hui en chœur - le chœur des pompiers ! - tous les dirigeants de la planète. Confiance aux investisseurs, ceux qui ont détourné une partie non négligeable des cartes postales que s'envoyaient les enfants. Confiance aux banquiers, dont plus personne ne peut être sûr qu'ils ont encore votre argent au coffre. Confiance en la monnaie, qui du jour au lendemain peut perdre la moitié, voire les deux tiers de sa valeur. Confiance dans les institutions, quand des pays parmi les plus prospères sombrent soudain dans le marasme le plus noir. Confiance aux économistes, qui expliquent tous ce qui s'est passé... mais après coup, et avec un imperturbable aplomb. Pfft... Tiens, une grande banque vient de s'effondrer. Une institution, vieille d'un siècle et demi. Pfft ! Comme un château de sable. Vingt-cinq mille personnes sur le carreau. Mais faites comme si de rien n'était : l'économie réelle n'est pas encore touchée. Aie confiance, aie confiance...

L'économie est bâtie sur la confiance. Que se passe-t-il quand tous les piliers sur lesquels elle repose semblent soudainement ébranlés ? Ce qui frappe dans cette crise, c'est que, du jour au lendemain, Monsieur Tout-le-monde ne sait plus à quel saint se vouer. À quoi peutil encore se raccrocher, à quelle valeur qui ne perdra pas sa valeur du jour au lendemain ? Adieu veaux, vaches, cochons... : plus aucune certitude sur l'avenir, même proche, ne résiste.

Veaux, vaches, cochons, moutons, pigeons, papillons, mouches... Cette crise rappelle les aventures de l'arche de Noé : tous sur un même bateau à attendre la fin d'un déluge, ballottés par des flots aux mouvements parfaitement imprévisibles. Et malgré les chants hypnotiques des boas, il faut bien se rendre à l'évidence : cette fois-ci, Noé n'est pas à bord.