La Danse du Pouvoir et du Savoir
La « Valse à quatre temps » de Jacques Brel a donné à Michel Rouger la clé du commentaire que lui inspire l'entretien de Pres@je.com avec Claude Riveline. Les rapports entre le Savoir et le Pouvoir ont selon lui connu quatre phases. Après le temps de la valse monarchique, de la valse démocratique, de la valse scientifique vient le temps de la valse numérique. Une nouvelle séquence de confrontation entre la Raison et les subjectivités humaines...

Le pouvoir et le savoir dansent ensemble depuis que les sociétés humaines existent. Sans que l’on sache vraiment qui conduit l’autre, une fois qu’ils se sont engagés sur la grande piste de l’Histoire. Il arrive même qu’ils se marchent sur les pieds, lorsque le pouvoir, fidèle aux rites et aux mythes de sa danse tribale, piétine le savoir guidé par son sens de la raison et inspiré par les grands mouvements du progrès. La brillante démonstration que fait Claude Riveline dans cette Lettre Pres@je.Com retient, très justement, la même introduction dans les rapports entre la science et les pouvoirs temporels ou intellectuels, en charge des intérêts matériels et moraux de ceux qui leur font confiance.

Revenant vers la danse, que l’humanité a pratiquée bien longtemps avant de s’adonner aux heurs et aux malheurs du progrès technique, on peut, un instant, se laisser emporter par la valse. Au figuré bien sûr, pour éviter le tournis que l’Histoire suffit, à elle seule à provoquer par les temps qui courent. La valse à quatre temps comme l’a si bien chanté Jacques Brel.

Le temps de la valse monarchique, quelle qu’elle ait été, ou qu’elle soit encore, dictatoriale, royale ou impériale, voire républicaine, qui reste immuable par ses rites et ses mythes. Le pouvoir personnel se nourrit du savoir de ceux qu’il attire à sa Cour. Tantôt valorisant pour le couple – comme l’a si bien décrit Alain Minc dans sa saga des intellectuels entrant en politique par la porte de derrière – tantôt distrayant – par la fréquentation affichée des saltimbanques et des bouffons – tantôt sécurisant par la surveillance étroite que Versailles offrit à Louis XIV. Avant que la technologie permette de la faire à distance.

Le temps de la valse démocratique, plus populaire, comme le bal du 14 juillet qui voyait les représentants du peuple entretenir, dans leur terroir, ce que l’école de la vie leur avait appris, avant d’aller porter leurs valeurs dans les lois qu’ils votaient, vers les lieux du pouvoir. Palais républicains où se croisaient les représentants de la Nation, eux mêmes, et ceux de l’Etat, forts des grands savoirs de serviteurs élevés et promus dans l’ordre méritocratique. Ce fut le temps d’une brève parenthèse entre les ors et les grandes pompes des valses viennoises, et les tressautements solitaires de la techno, inaudible à force de décibels. Parenthèse devenue nostalgique qui se termina par un changement de valse.

Vint alors le temps de la valse scientifique, réglée dans ses mouvements et ses figures par l’orchestre pléthorique des experts, les sonos débridées qui hurlent leurs savoirs assourdissants pour les petites oreilles du pouvoir. Les instruments harmonieux de la raison, la petite musique mélodieuse de la conscience, ont disparu sous le tintamarre amplifié par l’omniprésence des médias dans les allées du pouvoir, désertées par les représentants des terroirs. Egaré, le pouvoir s’est mis à la recherche de multiples conseillers discrets et visiteurs nocturnes, afin de reconstituer un contre-savoir qui partage dorénavant le pouvoir dans une ombre propice aux confidences, voire plus si affinités.

Arrive alors le temps de la valse numérique, qui est aux trois autres ce que les figures libres des compétitions sont aux figures imposées notées, chiffrées, évaluées par les arbitres des conformités et des rites tribaux. Ce changement de style et de ton devrait être le grand moment du retour des harmonies de la raison qui ne contrarieraient pas la liberté des mouvements. Liberté qui s’arrête où commence celle du partenaire. Avec le retour des délicates mélodies de la conscience, qui coordonnent les gestes, en écoutant l’autre, en le respectant, pour éviter les dérapages et les chutes spectaculaires.

Les temps sont venus d’ouvrir le grand bal de la responsabilité à côté du grand café de la liberté.