La crise à travers le prisme des médias et de l'opinion
Aujourd'hui, l'actualité de la crise est commentée en direct par les radios, les télévisions et Internet. Les médias deviennent des acteurs de l'événement, explique Henri Pigeat. Une dangereuse dérive.

1 - Les médias et la crise

Les crises se suivent et ne se ressemblent pas. Comment peut-on sérieusement comparer 1929 avec le choc pétrolier de 1973 ou la bulle Internet de l'an 2000 ? Le contexte, les enjeux, les mentalités : rien ne relie les événements si ce n'est un climat général de tension et d'affrontement à l'heure où la machine économique se dérègle. Un climat il est vrai largement conditionné par une constante : l'attitude des médias. A cet égard, la crise financière et économique de 2007-2008 marque une étape dans l'histoire mouvementée des relations entre « Main Street » et « Wall Street », c'est-à-dire entre les peuples et les détenteurs du pouvoir économique. Pour la première fois en effet, les relais d'opinion - ceux qui « fabriquent l'information » - invitent les auditeurs, les téléspectateurs et les internautes à vivre en direct tout à la fois la crise et... l'explication de la crise.

Retour en arrière. Au moment de la crise de 1929, la presse écrite règne sans partage sur le marché de l'information. Entre l'événement - un cataclysme en Bourse ou un suicide de banquier - et la prise en main physique d'un journal par le lecteur, il y a un délai de plusieurs heures. La rotative ne se met en route qu'au terme du travail de transformation du journaliste. L'événement renait sous la forme d'un récit, titré de manière assez vigoureuse pour attirer le lecteur. Des éditoriaux complètent le dispositif en proposant une lecture distanciée ou en prenant ouvertement parti. La photo, le dessin, le titre de « Une » sont générateurs d'émotions. Mais il s'agit d'émotions en quelque sorte « différées » par rapport à ce qui s'est passé la veille.

Quand près d'un demi-siècle plus tard éclatent les événements de mai 1968 puis le premier choc pétrolier de 1973, la radio a pris depuis longtemps le contrôle de l'information à chaud. Et pourtant c'est encore la presse écrite - quotidiens et magazines - qui reste la référence et qui donne le ton. La télévision monte en puissance mais elle ne fait pas encore l'opinion. Il faudra attendre les années 90 et surtout la crise de la bulle Internet en 2000 pour que son pouvoir d'influence s'installe à travers les débats, les face à face et les interviews.

La crise actuelle marque une nouvelle étape avec une surenchère inédite des acteurs du multimédia. La radio, la télévision et Internet se livrent à une compétition sans merci pour couvrir l'événement. Et pour occuper l'antenne ou l'écran en continu, ils empiètent peu à peu sur le territoire traditionnel de la presse écrite : à la couverture de l'actualité s'ajoute une proportion envahissante de commentaires, d'analyses et de débats en direct. Une course épuisante qui finit par produire un effet boomerang sur l'événement lui-même.

C'est le cas actuellement avec la crise financière et économique. Le filtre amortisseur du journaliste professionnel disparaît au profit de l'analyse en direct de l'« expert » qui explique ce qu'il faut penser de l'événement pendant que celui-ci est en train de se produire... Du coup, le média devient lui-même un acteur de la scène dont il était censé n'être que le témoin. Les idées et les émotions qu'il véhicule ont une influence sur l'événement. Les réactions de panique, les comportements de précaution, le moral des citoyens sont conditionnés à la fois par des faits avérés et par les conclusions plus ou moins pertinentes de médiateurs-vedette. Le monde parallèle de l'information devient lui-même acteur de l'événement. Dangereuse dérive qui prouve que le monde de l'information a lui aussi sa part dans les graves dysfonctionnements du marché.

2 - Le retour de l' « horreur économique » ?

L'année 2008 avait commencé en France avec les 314 propositions - très libérales - du rapport Attali. Elle se termine avec le retour de l'Etat, le procès du libéralisme instruit par le président en personne et les incantations post-staliniennes d'Olivier Besancenot. La crise financière et économique ramènerait-elle notre pays aux temps bien gris des nationalisations ou des défilés du mouvement Attac ? C'est peu probable mais il se trouve qu'une large partie de la classe politique et de la presse affiche son antipathie instinctive à l'égard du libéralisme. Ainsi s'impose souvent une grille de lecture idéologique sur les événements qui secouent la Bourse, la finance et les marchés. Le populisme fait toujours recette et l'opinion est rarement insensible à la rhétorique anti-riches, anti-patrons, antimarché même si aucune majorité ne se trouverait aujourd'hui pour voter le Programme Commun de 1981.

Nos concitoyens ne réalisent pas toujours que cette perception idéologique de la crise est propre à la France. Elle ne rencontre d'écho nulle part ailleurs, même pas dans les derniers bastions socialistes du monde en développement. L'idée de « réinventer le capitalisme » inspire des légions de commentateurs dans notre pays. Pas dans les autres pays membres du G20 où l'on plaide pour plus de régulation sans remettre en cause le système. La Chine, l'Inde ou le Brésil semblent moins complexés que la France face au marché. A moins que l'affichage des opinions anti-libérales ne soit chez nous qu'une posture pour dissimuler la conversion cachée, tardive, mais cette fois bien réelle, aux valeurs de la démocratie économique.