Faut-il brûler le PIB ? Les dits et les non-dits du rapport Stiglitz
Le rapport Stiglitz propose de dépasser le PIB pour mesurer la performance économique et le progrès social en se concentrant sur le bien-être. Xavier Lagarde analyse les arguments du rapport et s'interroge sur la pertinence d'une telle approche, soulignant les dangers d'une vision trop simpliste du bien-être et les limites d'une politique axée sur la réduction de la croissance.

Il y a quelques jours, la Commission sur la mesure de la performance économique et du progrès social remettait son rapport au Président de la République. Lors d'un colloque à la Sorbonne, ce dernier en livrait en quelques mots la synthèse médiatique : « il faut en finir avec la religion du chiffre ». Et l'opinion de s'enchanter de la mort annoncée du PIB, pour produit intérieur brut, auquel se substituerait désormais un indicateur de bien-être. Et puisque la célèbre commission est présidée par Joseph Stiglitz, qu'elle est conseillée par Amartya Sen, eux-mêmes accompagnés d'une pléiade de prix Nobel, consacrés ou potentiels, nul n'ose sérieusement porter la contradiction. Et pourtant...

Essayons d'être juste. Le rapport propose trois pistes de réflexions aux fins de mieux mesurer la performance des économies :

  • La première porte sur le calcul du P.I.B. que les éminents membres de la Commission ne condamnent pas définitivement et dont ils proposent d'affiner la mesure. De fait, le P.I.B. d'une économie de services ne se détermine pas de la même manière qu'au temps des grandes manufactures. C'est incontestable et nous avons besoin d'experts pour améliorer notre jugement.

  • La deuxième (présentée en troisième place dans e rapport) met l'accent sur la « soutenabilité » de la croissance. A l'heure de la déperdition des énergies fossiles et du réchauffement climatique, il n'est pas inutile d'agiter le spectre d'une croissance assise sur un feu de paille et de réfléchir aux conditions d'un développement durable.

  • La troisième tourne autour de la qualité de la vie. Il est tout d'abord suggéré de considérer la richesse, non plus seulement sous l'angle de la production (le fameux P.I.B.), mais également du point de vue de ceux qui sont censés en profiter. C'est astucieux et bienvenu. Mais il est également avancé qu'il faudrait « mesurer le bien-être, tant objectif que subjectif ». Et c'est ici que les hésitations commencent.

Les auteurs du rapport sont prudents. Ils reconnaissent qu'il n'y a point de définition consensuelle du bien-être et qu'en conséquence la mesure est délicate. Cependant, cette prudence ressemble à une simple précaution rhétorique. Car bien vite, il nous est dit qu'il existe des indicateurs fiables, liés notamment à la santé, au travail, au logement, à l'environnement, aux relations sociales, à l'investissement dans la vie citoyenne... Se profile ainsi une définition économiquement et politiquement normalisée du bonheur individuel qui suscite une certaine perplexité.

D'abord, son exactitude est douteuse. Dans d'autres pays, comme les Etats-Unis, nombreux sont les individus qui n'imaginent pas une seconde de lier leur bonheur aux droits dont ils disposeraient en matière de sécurité sociale ou de logement.

Ensuite, la légitimité de cette sorte de « projet bien-être » que dessine le rapport Stiglitz peut-être contestée. Sans doute ne rêvons-nous plus grand soir ou grandes conquêtes. Et c'est tant mieux. Faut-il pour autant se résoudre à de médiocres destinées ? L'Europe, le progrès technologique, la paix dans le monde, le dialogue des civilisations, bien d'autres choses encore... N'y a-t-il pas là de plus nobles ambitions ?

Cette promotion du bien-être au rang d'indicateur des politiques publiques suscite d'autant plus de réserves que, d'une certaine manière, le rapport tombe mal. Il est censé éclairer la lanterne des puissants de ce monde, tout spécialement ceux que réunit le G20. L'utilisation politique du rapport conduira à une réduction de son propos qui, vraisemblablement, sera ainsi résumé : moins de croissance, plus de bien-être. Un programme qui ressemble à celui que la France pratique depuis un quart de siècle, « forte » d'une croissance molle et fière d'un système de santé qu'elle croit et dit être le meilleur au monde.

En termes politiques, chacun admirera le coup de maître du commanditaire d'un plaidoyer pro domo écrit par des sommités, dont les deux plus connues sont l'une américaine, l'autre indienne. Peut-être s'ensuivra-t-il un coup de génie si le monde à l'unisson vient célébrer la supériorité du modèle français. Simplement, il est à craindre que ce cocorico de circonstance n'offre qu'une courte satisfaction intellectuelle. Bien vite, les autres découvriront que, faute de croissance, nous sommes incapables de financer notre bien-être.

En un mot, le rapport Stiglitz est politiquement une réussite, sociologiquement une illusion.