Évaluer, Juger, Gouverner
Michel Rouger déplore le déclin du jugement qualitatif et l'ascension du calcul quantitatif dans le contexte de la gouvernance moderne. Alors que le « Combien » prend le dessus, il appelle à une réflexion sur les conséquences de cette évolution.

Que la gouvernance était belle au temps béni de la finance débridée ! Le bon docteur Pangloss-Greenspan était heureux, tout était pour le mieux, dans le meilleur d'un monde transparent, conforme et « accountable ». Jusqu'à ce que cette belle gouvernance aille se fracasser, à un carrefour de Wall street, en explosant comme la 2 cv de Bourvil dans le «Corniaud».

Mi-juin, notre ami François Ewald a réuni, dans les jardins inspirés de la villa Médicis à Rome, quelques spécialistes capables de faire le bilan de santé de cette gouvernance mal en point. Conclusion des deux journées : seuls les hommes, par leur courage, leurs vertus, leurs valeurs, le sens de leurs responsabilités, lui redonneront vie et dignité. Ce qui fut brillamment confirmé par un grand banquier, humaniste pragmatique, passager involontaire d'un véhicule pris dans le carambolage fatal.

Au-delà de ce consensus, un mal plus profond a été révélé, au détour d'un scanner du comportement humain et de son évolution récente. Sous l'influence sournoise du couple «infernet» (informatique + internet), les individus ont abandonné le jugement qualitatif - le Pour, le Contre - en privilégiant l'évaluation quantitative, le Combien.

Ensuite, le bon Combien, celui de la responsabilité du bon usage des intérêts confiés, a été chassé par lemauvais : celui de l'intérêt personnel, au mépris de l'intérêt général.

Pour le dire concrètement : le bon Combien occulté, c'est le travail de l'infirmière surchargée, le mauvais, affiché, celui du trader insatiable. Au point que la valeur de l'infirmière disparait, très loin derrière celle du trader. Il n'y a qu'un malheur dans cette évolution. Elle interdira de trouver les hommes et les femmes de valeur qui ne pourront jamais quantifier ni leur courage, ni leurs vertus, ni leur sens des responsabilités.

Ils seront dédaignés au profit des beaux esprits falsificateurs du Combien, à court terme. On sait pourtant, depuis la Rochefoucauld, que l'on est quelquefois sot avec de l'esprit, mais qu'on ne l'est jamais avec du jugement. Beau sujet : Présaje va s'y intéresser.

Les maux que certains sots ont fait aux sociétés humaines ne seront soignés et guéris que par les hommes et femmes de jugement qui ont été écartés par ceux et celles des fausses évaluations.