Comme en témoignent les photographies de Doisneau, les murs de Paris étaient noirs de suie dans les années cinquante. Ils sont aujourd'hui beaucoup plus clairs parce que notre industrie est plus propre et que nous sommes assez riches pour nettoyer régulièrement nos façades! En 1960, les cours de génie thermique que je subissais à l'Ecole Centrale nous expliquaient l'utilité de filtrer les fumées émanant des usines d'alors car, non contents d'épurer les effluents, ces filtres ouvraient à l'industrie de nouveaux horizons grâce au recyclage des produits de combustion qui constitua un nouveau débouché pour l'industrie. Nous découvrîmes ainsi que l'inventivité des hommes peut transformer un rebut en richesse et que le savoir-faire industriel consiste à rebondir sur une difficulté (la pollution de l'air en l'occurrence) pour créer de la croissance.
Cette leçon de choses mérite d'être rappelée en ces jours où, comme à l'époque du « Club de Rome » et de ses fantasme de croissance zéro, des mages nous annoncent l'apocalypse écologique si nous n'arrêtons pas de consommer du pétrole ou du charbon, ni de rejeter dans l'atmosphère le CO² qui résulte de leur combustion aérienne ! Nous qui avons été élevés dans la rationalité scientifique et qui assumons la responsabilité de nos actes, céder à pareille injonction serait un abandon de la raison et du savoir au profit des détracteurs de la modernité. Un dramatique retour en arrière que je ne souhaite ni à nos enfants, ni même à ceux qui naissent sous des cieux moins cléments que les nôtres !
La question centrale, celle qui reçoit l'essentiel de l'attention politique en matière d'environnement, s'exprime ainsi : l'action humaine implique-t-elle un changement climatique planétaire ? Elle reçoit deux réponses antinomiques : l'une, affirmative et péremptoire, assure que l'activité des hommes, et notamment celle des habitants du monde développé, cause des maux qui menacent la Terre ; qu'il convient de faire amende honorable et de nous replier sur un ascétisme écologique, forme contemporaine de contrition pour nous faire pardonner un péché originel contre l'état de nature ! Cette réponse conduit à plaider pour une croissance limitée, voire pour une décroissance salvatrice ! Elle implique des contrôles, des réglementations et des contraintes ; elle diabolise la consommation d'énergie, qu'elle résulte de nos déplacements ou de notre besoin de confort ! Il nous faudrait ainsi expier une croissance énergivore et destructrice !
L'autre réponse est inspirée par le profond doute scientifique qui plane sur de tels sujets. Car, en toute honnêteté, il est difficile de dire aujourd'hui si, oui ou non, l'action humaine influence le climat de la Terre ; nos modèles climatiques sont trop rustiques pour l'affirmer ou l'infirmer ; nos connaissances objectives sur d'autres causes possibles du changement climatique (par exemple : l'activité solaire, les mouvements telluriques, les cataclysmes cosmiques, etc.) sont trop embryonnaires pour établir des certitudes. Nous devrons donc nous déterminer, comme souvent dans la vie réelle, avec une information parcellaire sur l'état du monde et sur l'enchaînement causal des phénomènes que nous observons. Ici servira la leçon de mon vieux professeur de thermique.
Quelle est donc cette leçon ? Rebondir sur la contrainte environnementale pour en tirer un avantage ! Depuis un demi-siècle au moins, nous savons avec Fourastié que la croissance repose sur l'habileté des hommes à faire plus avec moins, à être plus productifs, c'est-à-dire plus économes pour devenir plus riches ! Appliquons cette recette simple à l'écologie énergétique : faisons appel à l'imagination créatrice des hommes pour qu'ils tirent plus et mieux des ressources naturelles qu'ils exploitent. Puisse le « Grenelle de l'environnement » qui s'annonce relever ainsi le défi de la croissance au lieu de nous asséner un nouvel arsenal de contraintes qui risquerait plutôt de ralentir la croissance que de stimuler la productivité !