Les hésitations et la volte-face du secrétaire au Trésor américain sont révélatrices de la superficialité des analyses sur la crise, avant et après son déclenchement. Elles sont à l'origine du comportement dépressif des acteurs du système financier embarqués sur un bateau qui ressemble à celui du Christophe Colomb.
Ce ne sont pas les controverses en cours qui permettront de voir où le navigateur arrivera. C'est pourquoi on peut tenter de retrouver la boussole perdue au travers de quelques réflexions issues de l'expérience, à condition qu'elles traitent autant des conséquences que des causes. Elles pourront aider ceux qui sont réputés piloter le navire, autant que les spécialistes qui sont réputés savoir où il accostera.
I. Les sociétés occidentales entretiennent avec leurs banques un rapport identique à celui que les sujets de sa Gracieuse Majesté entretiennent avec leur royauté. C'est banal, ce sont les Anglais qui ont façonné les sociétés marchandes modernes. Ils doutent de l'utilité et de la légitimité de leurs « Royals », par bouffées de fièvre intermittentes, comme ils le font pour leurs banques. Après quoi tout rentre rapidement dans l'ordre.
II. La France, qui a coupé la tête à son monarque royal en 1793, puis à son monarque bancaire en 1993, a produit avec le Crédit Lyonnais une maquette au centième du paquebot qui est en train de naufrager aux États-Unis. L'un et l'autre ont subi le dédoublement pathologique de leur objet et de leurs fonctions.
En France, ce fut la flottille de Mr Hyde, entourant le croiseur amiral du boulevard des Italiens du pauvre docteur Jekyll, flottille de corsaires armée pour faire ce qu'il « ne pouvait, ne savait, ou ne voulait pas faire ». Aux États-Unis, ce fut le système, multiple cent du modèle français, qui a dédoublé les banques régulées, et laissé agir, sans contrôle, les flibustiers qui ont inventé la pièce à une seule face, celle qui gagne toujours, renvoyant l'autre, celle qui perd toujours, aux boulimiques de produits toxiques, dont le plomb était plaqué or par les agences de notation.
Ces flibustiers ont agi comme le scorpion qui pique le chien sur le dos duquel il s'est installé pour traverser la rivière, en provoquant le naufrage commun. Face à un tel désastre, on voit se multiplier les controverses sur le plan de sauvetage. En revisitant notre chère maquette française au centième, on peut juger de leur pertinence.
III. Un débat, rigoureusement identique à celui qui agite le Trésor américain, sur les différentes formes du plan de sauvetage du Crédit Lyonnais a occupé un week-end de juillet 1995 au moment où un éphémère ministre des finances s'interrogeait sur le choix à opérer entre défaisance, recapitalisation et faillite. Très critique face aux exigences des banques défaillantes à l'égard de l'État, il a souhaité un avis sur la convention de défaisance signée le 5 avril 1995 entre le gouvernement et le Crédit Lyonnais, soumise à la décision de la Commission européenne.
La faillite du Crédit Lyonnais étant exclue, en raison de ses conséquences, la proposition a été faite d'inverser le mécanisme de sauvetage prévu par la défaisance, à la manière de l'inversion décidée récemment aux États-Unis. Il n'était plus question de défaisance. Le Crédit Lyonnais conservait ses actifs, y compris ceux, mélangés avec les filiales transférées au CDR, dont la toxicité les dévalorisait. Il convenait alors de recapitaliser la banque pour l'aider à reconstituer ses forces avant de la vendre. La contrepartie d'un tel projet était de mettre carrément en faillite toutes les filiales toxiques.
Curieusement, cette proposition claire, simple, et probablement moins coûteuse, a disparu avec le ministre qui l'avait demandée. La convention d'avril 1995 a été gravée dans le marbre de la loi en novembre 1995, sous la pression de la pensée de l'époque - la défaisance ou le chaos. Tout aussi curieusement, alors que le même parlement avait enquêté sur les difficultés du Crédit Lyonnais jusqu'en 1992, alors que la Cour des comptes a enquêté sur le fonctionnement du CDR à partir de 1995, et que leurs conclusions ont été largement portées devant l'opinion publique, personne n'a jamais communiqué, au même niveau, sur les conditions dans lesquelles l'Etat s'est laissé enfermer dans la seringue de cette défaisance.
Les Américains sont aujourd'hui dans une situation identique. Ils en sont encore à « défaisance or not défaisance », renvoyant la patate chaude au futur président. Espérons, qu'avant le 20 janvier, il aura le temps de visiter la maquette au centième amarrée au bord de la Seine. Il y aura intérêt, car le Congrès américain sera plus réactif. Il ne laissera pas le bilan « delayed » en 2027, comme son homologue français l'a vu renvoyé en 2014, pour mieux atteindre le temps de l'oubli.
IV. Alors que la controverse sur la défaisance n'est pas complètement éteinte, les amis anglais, aussi attachés à leur royauté qu'à leur banque, ont décidé de les sauver en les recapitalisant. C'est la nationalisation sauvetage, laquelle, comme on dit maintenant, a du sens. Ce n'est pas contestable, encore qu'il faut choisir entre l'actionnariat sans pouvoir et l'actionnariat avec administration. Le débat mérite d'être approfondi dans l'hypothèse, évoquée dans les dîners parisiens, du retour de l'État dans la direction des banques. Tout est possible quand nécessité fait loi et que les causes sont nobles. Faut-il encore apprécier les conséquences.
À nouveau, il faut revenir vers la maquette au centième. Le Crédit Lyonnais a souffert d'un mal mortel, celui d'être détenu par un actionnaire étatique, étriqué et pingre, qui a conduit ses dirigeants à procéder au dédoublement évoqué ci-dessus, pour produire des résultats dignes de sa pole position dans la course européenne. En voulant ignorer que le jour où la menace de la ruine, inévitable, née de ce dédoublement, apparaîtrait, l'actionnaire jetterait le bébé avec l'eau du bain.
Une entreprise, a fortiori bancaire, n'est pas une administration dont on rogne le budget, dans la limite de la capacité que l'on a de supporter les grèves et les mouvements sociaux que ces contraintes entraînent. Lorsque l'État décide d'être actionnaire d'une banque, il s'engage, comme dans le mariage, pour le meilleur et pour le pire. Il devient capitaliste obligé de financer son entreprise.
En France, un tel engagement est utopique pour la simple raison qu'il s'étale sur le long terme alors que les échéanciers politiques restent fixés sur le court terme, donc soumis à des conjonctures et à des décisions volatiles. La satisfaction ressentie par la solution du problème immédiat, le plaisir d'une nouvelle nuit de noces entre l'État et la banque, ne doivent pas faire oublier cette réalité.
L'affaire se complique lorsque l'État actionnaire devient administrateur. Il prend en charge immédiatement l'ensemble des calculs individuels de toutes les parties prenantes à l'entreprise. Pour les autres actionnaires, c'est le signal de la perte de l'autonomie de gestion des trois composantes de leur propriété, le droit de disposer - abusus -, le droit d'usage - usus -, et le recueil des résultats - fructus -, qui peuvent déclencher le sauve qui peut. Pour le personnel, c'est le signal du retour de la politique dans le débat social interne et la perspective de retrouver places et autorité dans les organes de décision. Pour les concurrents, c'est le signal de la montée des risques de distorsion de concurrence qui conduit à faire entrer les autorités européennes dans l'arène.
Le plus grave vient du comportement des clients. De l'instant où un emprunteur trouve en face de lui un État prêteur, il dispose de moyens d'influence à l'égard du professionnel de la politique qu'il n'a pas à l'égard du professionnel du risque financier. La difficulté vient de ce qu'il est impossible d'analyser et de chiffrer les conséquences du comportement des clients qui vont tout faire pour tirer le maximum d'argent de l'État prêteur pour en rendre le minimum à l'Etat percepteur. Le marché ainsi créé d'un droit au crédit, négociable par tous les moyens, a corrompu une partie du secteur bancaire nationalisé et libéré à la fin des années 80.
L'argument selon lequel l'État, qui dispose de l'argent du contribuable, en contrôle l'usage, est parfaitement pertinent, en théorie. Mis en pratique il produit des effets inverses au but recherché, par la faute de cet insupportable gêneur qu'est tout homme. Aux EtatsUnis comme en France, ceux qui signeront les pactes d'actionnaires et se distribueront les postes d'administrateurs dans les banques nationalisées devront avoir la main tremblante.
Elémentaire mon cher PAULSON.