Diagnostic et Traitement : Sortir de la Crise Financière
Comme en 1929, les Etats-Unis et l'Europe sont l'épicentre du séisme financier de 2007-2008 explique Gérard Moatti. Bien sûr il faut tout faire pour sortir au plus vite de la crise. Encore s'agit-il de savoir par quelle porte.

Si le spectre de 1929 a ressurgi, c'est bien qu'il y avait une raison

On a - en général - raison de faire cette comparaison, parce que le « spectre de 29 » est évoqué le plus souvent, non pour expliquer les causes de la crise actuelle, mais pour donner une idée de sa gravité potentielle et de ses conséquences sur l'économie réelle : on ne s'en sert pas comme modèle de référence, mais comme image.

Cela dit, on reparle de cette crise « archétypale » à chaque secousse économique, depuis 1973. Pourquoi depuis cette date ? Parce que le premier choc pétrolier a été la première crise d'après-guerre qui ne répondait pas au schéma classique des récessions ou des ralentissements cycliques, mais résultait surtout du dérèglement du système monétaire international (le flottement généralisé des monnaies). Le facteur financier revenait au premier rang, même s'il ne jouait pas le même rôle que dans les années 30.

Autre similitude : comme en 29, les Etats-Unis et l'Europe sont l'épicentre du séisme. Depuis les années 1980, les crises sont devenues de plus en plus financières, et de plus en plus proches du centre du système économique international. Il y a eu la crise de la dette souveraine des pays en développement, puis des chocs dus à la volatilité des capitaux, et touchant des acteurs privés aussi bien que des Etats (crise asiatique de la fin des années 90), puis des scandales liés à l'opacité des opérations financières (affaire Enron, etc.). La crise actuelle représente, en quelque sorte, la convergence de ces dérives.

Reste à savoir si la crise financière actuelle est le prélude d'une crise économique aussi dévastatrice que celle des années 30. Souvenons-nous du krach boursier de 1987 : le 19 octobre de cette année-là, le Dow Jones dévissait de 22,6%. Au cours du même mois, la bourse de Londres baissait de 26%, celle de Paris de 34%. Au début de 1988, le concert des instituts de conjoncture prévoyait pour l'Europe et des Etats-Unis une récession, au mieux une stagnation. Or 1988 fut, pour les pays occidentaux, une année de croissance exceptionnelle...

Les trois niveaux nécessaires de la régulation

Il faut, bien sûr, sortir le plus vite possible de la crise. Mais il faut aussi savoir par quelle porte. Les gouvernements ont raison de ne pas s'embarrasser d'idéologie, mais les entorses aux « bonnes pratiques » de l'économie de marché engendrent des dangers pour l'avenir. Dans le domaine financier, l'intervention massive des Etats et des banques centrales repose la question de l'aléa moral : les acteurs étant désormais assurés qu'un secours public interviendra en cas de gros accident, pourquoi cesseraient-ils de flirter avec le risque afin de maximiser leurs profits ? La seule solution pour prévenir un retour aux errements du passé se trouve du côté de la régulation et de la supervision. Et cela, à trois niveaux. D'abord celui des techniques et des produits financiers. On peut imaginer, en particulier, que des bornes soient fixées aux opérations de titrisation et à la pratique du hors-bilan. Ne pouvant plus se débarrasser aussi facilement qu'hier de leurs créances en les cédant à des investisseurs, les banques attacheront une importance accrue aux dépôts, puisque de ces derniers dépend en définitive leur capacité d'accorder des prêts. Elles reviendraient à leur métier traditionnel, qui comporte une saine évaluation des risques.

Deuxième niveau, celui des acteurs directs. La logique du trader qui travaille dans une salle de marchés est dissymétrique : si ses opérations sont gagnantes, il empoche de belles commissions ; si elles sont perdantes, son propre préjudice est limité par son insolvabilité. Un tel système de rémunération constitue une incitation à la prise de risque. Certaines banques, comme UBS, ont commencé à revoir leurs politiques de bonus. A l'étage supérieur, celui des dirigeants, la pratique du « parachute doré » négocié au moment de l'entrée en fonction constitue également une immunisation contre les conséquences de stratégies risquées.

Troisième niveau, celui des Etats et des autorités de régulation. En Europe, on le sait, la supervision bancaire appartient au domaine de la subsidiarité : chaque pays l'organise à sa manière. Or dans un système aussi intégré et aussi fluide que la zone euro, l'existence non seulement de principes communs, mais aussi d'une autorité commune de supervision va devenir de plus en plus nécessaire, pour éviter que la concurrence entre les banques joue sur la « souplesse » d'application des règles prudentielles.

D'autres risques existent du côté de l'économie réelle. L'intervention massive des Etats peut conduire à une forme de protectionnisme, quand elle prend la forme de subventions sectorielles. Si le prochain président des Etats-Unis exauce les appels au secours des géants américains de l'automobile, les grands pays européens feront de même pour leurs propres constructeurs, et d'autres secteurs réclameront des aides spécifiques. Ce n'est pas, comme dans les années 1930, un arrêt brutal des échanges internationaux qu'il faut craindre, mais des distorsions de concurrence et des gaspillages, aux effets plus lents, mais tout aussi délétères.