Crise financière : les perplexités de l'homme de la rue
Etonnant bon sens et étonnante sagesse de la population ! Face aux contradictions multiples des hauts responsables qui se succédaient sur les écrans, face aux aveux de panique et aux commentaires catastrophés, les Français ont conservé leur calme dans les phases les plus aiguës de la crise de ces derniers mois. Michel Berry a relu avec étonnement et une certaine admiration la chronique des événements récents...

Depuis plusieurs mois, je suis les informations sur la "crise des subprimes". Sur ce sujet un peu loin de mes bases, je me sens comme l'homme de la rue qui cherche à comprendre. Et je suis devenu de plus en plus perplexe, et même étonné que la ruée sur les coffres-forts n'ait pas été plus forte. Patrick Lagadec, spécialiste de la communication de crise1, ne dit-il pas que les contradictions dans les messages des autorités ont pour effet de discréditer ces dernières et d'alimenter la panique ? Et les contradictions n'ont pas manqué.

Avant l'été dernier, nous baignions dans un relatif optimisme. La ministre de l'Économie avait dit que le pire était derrière nous. Les experts de la Bourse disaient que la "purge" était pratiquement terminée et que les "fondamentaux" devenaient bons. On croirait certes entendre les médecins de Molière attribuant de grandes vertus à la purge, et je savais que Pierre-Noël Giraud avait écrit que les "fondamentaux étaient des leurres"2, mais l'assurance des autorités rassurait. L'Occident avait une croissance poussive mais les pays émergents tiraient l'économie mondiale et les entreprises du CAC 40 avaient de bons résultats grâce à leurs implantations sur ces nouveaux marchés. Le pétrole augmentait toujours, on arrivait même à 150 $ le baril, mais c'était bon pour le développement durable et la voiture électrique.

Mais en septembre, le climat change. Les météorologues de l'économie annoncent des nuages à l'horizon, puis c'est le coup de tonnerre : alors qu'il sauve Merrill Lynch, le gouvernement américain laisse Lehman Brothers faire faillite. La Bourse s'effondre et l'on fait le parallèle avec la crise de 29. La radio ne parle que cours de Bourse, qui descendent, descendent... Devant la menace sur le système financier, on annonce le plan Paulson, qui va engager 700 milliards de dollars sur la base d'un texte de trois pages. La Bourse fait un rebond historique. Ouf !

Mais non ! Le plan est rejeté et la Bourse replonge. Finalement, après des épisodes mouvementés, il est accepté. Mais la Bourse plonge... Depuis lors, elle fait du yoyo et les autorités ont l'air désorientées. L'homme de la rue est de plus en plus perplexe. Il admire cependant l'énergie de notre président, énergie qui rassure car il arrive à resserrer les rangs des Européens qui avaient réagi dans la cacophonie. On va cautionner les banques, pour relancer le crédit, et même leur faire des prêts ou entrer à leur capital. On brasse des centaines de milliards. L'homme de la rue a le vertige. S'il demande d'où vient cet argent, on lui dit que cela ne lui coûtera rien : ce ne sont que des opérations financières. Ah bon ! On venait de lui dire qu'il fallait se méfier de la finance, mais cette fois c'est de la finance sérieuse... Il se demande quand même si les autorités n'ont pas perdu la boussole car quelque chose cloche dans ce qui le concerne de près. On lui dit qu'il n'a pas à s'inquiéter pour ses économies car les comptes sont garantis jusqu'à 70 000 euros. Les Européens débattent de l'augmentation de la garantie : après avoir envisagé de passer le minimum européen de 20 000 à 100 000 euros, on s'arrête à 50 000. On recommande à ceux qui seraient vraiment inquiets de répartir les risques entre plusieurs banques. Mais pourquoi puisqu'on dit qu'il n'y a pas de risque ? Là, vraiment, je suis étonné que la ruée aux guichets des banques n'ait pas été plus forte.

Il faut croire que l'homme de la rue a, jusqu'à présent, plus le pied marin que les experts qui montrent des visages paniqués à la télévision (il aurait fallu interdire d'antenne Ben Bernanke). C'est une chance, puisque la confiance est la clé de l'économie. L'homme de la rue espère que les autorités vont garder leur calme dans la phase qui s'engage, car celles-ci se crispent au sujet des banques. En garantissant les échanges interbancaires, en faisant des apports aux banques, le gouvernement attend d'elles qu'elles rouvrent le robinet du crédit pour relancer la machine économique. Or elles ne jouent pas le jeu, nous dit-on. Le gouvernement menace : il va reprendre l'argent aux récalcitrants, voire les nationaliser. Les préfets et les TPG sont mobilisés, l'État colbertiste se réveille.

Au fait, comment distinguer les cas où les banques ont raison de refuser de prêter et ceux où elles sont trop timorées ? Si, fort des sommes considérables qu'il met sur la table, l'État exerce une pression telle sur les banques qu'elles se mettent à faire n'importe quoi, ne risque-t-on pas de multiplier les cas d'emprunteurs insolvables ? N'était-ce pas cela l'origine de la crise des subprimes ? Et comme l'État s'est porté garant, c'est lui qui devrait rembourser, donc nous en tant que contribuables. L'homme de la rue, déjà ébranlé par la montée du chômage, pourrait perdre son calme, ce qui pourrait ouvrir la voie du pouvoir à un tribun populiste.

Il va donc falloir être attentif à la manière de demander des comptes aux banques sur leurs attributions de crédit3.



1 "Pour un fonctionnement efficace des cellules de crise" http://www.ecole.org/seminaires/FS7/CF_20

2 Le commerce des promesses, petit traité de finance moderne PN. Giraud, Le seuil, 2001

3 Sur ce sujet, l'École de Paris prépare avec Présaje l'organisation d'un débat prochainement.