Crise des Pouvoirs, Pouvoirs de Crise
Michel Rouger établit un diagnostic d'une France en crise et passe en revue les prescriptions possibles : le négationnisme, la régulation et le pragmatisme. Toutes les approches ne sont pas bonnes.

Face à un patient déprimé, en crise, le médecin qui considère le malade avant le médicament se livre à un diagnostic préalable de son état général. Les urgentistes qui ont reçu les victimes du collapsus financier récent se sont rués vers l'armoire à pharmacie où ils ont trouvé la panoplie des recettes techniques, avant d'avoir mis le doigt sur les racines du mal, dont le diagnostic apparait enfin.

D'abord, le mot « crise » est-il adéquat ? Oui si l'on s'en tient à la thrombose qui a bloqué la circulation du crédit dans le monde. Non si on analyse les causes. Le terme qui convient, c'est celui de mutation, d'une triple mutation : comportementale, technologique, sociétale. Pour la décrire, il faut aller au fond des choses, ce qui, dans nos temps de techniciens de surface, décourage la plupart des commentateurs.

L'enchainement des causes débute avec les années 80. L'argent est devenu une matière première brute, industriellement transformable en produits finis, vendables dans le monde entier. Comment ? En fournissant cette matière première aux transformateurs sous forme de monnaie et de crédits, massivement, bon marché. Ces nouveaux industriels ont eu recours, pour fabriquer leurs produits, à des outils largement « robotisés », sans critique humaine possible sur les risques qu'ils présentaient. Après quoi ils ont inondé le monde grâce aux possibilités quasi illimitées des instruments magiques offerts par le numérique et internet.

Vient le moment des soins à donner au malade pour qu'il retrouve ses pouvoirs. Trois candidats postulent : le négationniste, le régulationniste, le pragmatique.

Le négationniste

Pour lui, seul vaut le pilotage aux instruments en compagnie de robots numériques qui offrent le nirvana des gros bonus au money maker, comme la drogue à l'addict. Il est convaincu que tout va recommencer « comme avant » : en témoigne la réapparition de la chasse aux petits génies prêts à fabriquer ces produits-miracles, tout comme celle aux savants de l'Allemagne de 1945, prêts à relancer leurs fusées. Et vive les raids des banques américaines qui, une fois le plus dur passé, seront naturellement tentées de compenser leurs pertes « domestiques » par des opérations de prédation off-shore.

Le régulationniste

Le retour à la bonne gouvernance, dit-il, est affaire de règles : il faut contraindre, contrôler les rouages et les engrenages de cette « fabrication de l'argent », dont on ne s'étonnera pas qu'elle ait été inventée par les Anglais, bookmakers dans l'âme. La City avait vocation d'abriter le siège industriel mondial de l'argent transformé.

Le pragmatique

Il sait qu'il faut des règles, les libéraux - les vrais - ont toujours insisté sur leur nécessité. Il redoute l'overdose dans une France qui multiplie les lois nationales auxquelles s'ajoutent les directives européennes, et les standards de la soft law anglo-saxonne à respecter sur lemarché global. Il sait qu'il faut d'abord appliquer les normes existantes avant d'en créer de nouvelles.

Qui, finalement, prendra les pouvoirs pour gérer le rétablissement ?

Les Rambos de Wall street et de la City, successeurs des gnomes de Zurich ? Comment croire qu'ils nous sortiront de l'ornière ? Impossible ! Néanmoins ils resteront dans le jeu. L'argent a envahi la planète. Il est devenu produit de consommation. Comme les jeux et les spectacles. On le trouve même dans les hyper marchés sous forme de cartes.

Les Ayatollas de la régulation ? Impossible ! Ils seraient bien incapables de réguler les conséquences de la perte des notions de temps et d'espace par la sur-utilisation du numérique et la domination tyrannique de l'information chiffrée par les analystes, pas plus qu'ils ne pourraient redresser les tares congénitales des robots évaluateurs. Néanmoins, ils resteront, eux aussi, dans le jeu en vertu des effets thérapeutiques et préventifs de la « peur du gendarme ». Avec modération.

Les pragmatiques, au for intérieur capable de résister aux modes, aux postures et aux impostures ? Possible ! Avec le secours de Kant, ils pourront revaloriser les vertus de l'intuition dans les grands choix. Forts de l'expérience de la crise, sachant ce qu'il ne faut pas faire, ils pourront revaloriser le jugement qualitatif par rapport au calcul. Ils redonneront du sens à l'indispensable engagement de responsabilité, en s'inscrivant dans ce mouvement vers une ouverture sociétale qui intègre toutes les parties prenantes.

S'ils sont patrons, ces oiseaux rares s'entoureront dans leurs équipes, dans leurs conseils d'administration, de pragmatiques à leur image. S'ils sont conseillers, ils iront entourer les dirigeants auxquels ils seront utiles pour réussir ce rétablissement que seuls ces pragmatiques réussiront.