Comment rallumer un feu éteint quand les bûches sont gorgées d'eau...
Des couloirs de Bercy à Paris à ceux de la BCE à Francfort en passant par Wall Street, Washington et Davos, les journalistes économiques ont été les témoins ces derniers mois du profond désarroi des experts et des gouvernants face à la crise qui frappe l'économie mondiale. Jean-Pierre Robin s'interroge sur la hiérarchie des priorités du moment.

Comment provoquer le déclic de la reprise

C'est comme vouloir rallumer un feu éteint. Il faut enflammer quelques brindilles en espérant que la flamme gagnera les bûches. Le problème est que ces bûches sont gorgées d'eau (endettement des ménages et des entreprises, avec certes d'énormes différences selon les pays). Le déclic peut également être d'ordre technique. A partir du moment où on s'apercevra que les entreprises sont allées trop loin dans les réductions de leurs stocks, il faudra bien qu'elles produisent à nouveau. Oui, la priorité est de trouver un déclic, un point d'appui, comme aurait dit Archimède, à partir duquel on pourra réenclencher un mouvement d'accumulation, alors qu'actuellement tout se désagrège.

Quelle est la bonne tactique pour stopper la descente aux enfers de l'économie mondiale ?

Le problème a deux dimensions : une dimension réelle (l'endettement est une réalité) et une dimension psychologique (la peur qui amplifie ces réalités). Il faut les prendre en compte toutes les deux, mener les deux choses de front, ce que les gouvernements s'efforcent de faire, mais de façon maladroite, anxiogène et sans coopération internationale digne de ce nom.

Il y a d'abord une erreur dans la conception du G20, dont l'agenda voulu par Nicolas Sarkozy inverse totalement l'ordre des problèmes. Il faut d'abord sortir le malade du coma avant d'envisager de trouver de nouvelles règles pour reconstruire sa maison. Au niveau international, la priorité devrait être au soutien et à la relance au lieu de la réglementation. Ensuite, seule une conférence internationale, type G20, devrait être en mesure de mener de front les deux dimensions - réelle et psychologique - en mettant sur la table le problème du protectionnisme, les risques de dévaluations compétitives, et avec des engagements concrets.

L'argument répété à satiété selon lequel on aurait « appris », notamment en matière de politique monétaire, sonne creux. D'une part, les comportements peuvent être en désaccord avec ce que l'on sait. D'autre part, la crise actuelle est potentiellement d'une ampleur supérieure à celle des années 30, compte tenu notamment de l'importance de la mondialisation, bien supérieure à ce qu'elle était il y a 80 ans.

Comment faire circuler l'argent nécessaire pour provoquer le déclic de la relance ?

L'argent et la création monétaires sont là mais les liquidités ne circulent pas. Problème classique de trappe à liquidités. Faute de projets, de consommation ou d'investissement, l'argent reste totalement liquide et personne ne veut prendre le risque de l'investir, ni les banques en position de prêteur ni les ménages et les entreprises, lesquelles adoptent un comportement de prudence, individuellement rationnel mais désastreux collectivement. Mobiliser l'épargne des Français (et également dans les autres pays) est la solution. Plus facile à dire qu'à faire. En pratique, il faudrait, selon des modalités plus ou moins contraignantes, inciter les gens à consommer ou à investir. Exemples : en faisant miroiter des hausses de TVA (sociale) à terme, car de toute façon il faudrait bien relever les impôts ultérieurement, ou encore en payant les salariés en bons d'achats à durée déterminée pour faire tourner la machine, etc. Pour l'investissement, c'est plus difficile car on ne sait pas où il faut investir, même si l'environnement, l'énergie ou les « grands travaux » constituent des pistes d'avenir.

Le désarroi des économistes, des experts et des gouvernants

Le débat des économistes est très décevant car tout le monde dit la même chose, y compris aux Etats-Unis. La référence constante à des experts du passé (Keynes) est par nature affligeante. Où est le Keynes actuel capable de penser par lui-même et d'appréhender la problématique d'aujourd'hui, très différente de celle des années 30 ? Aurait-on oublié qu'en France à l'époque, 50% de la main d'œuvre était agricole !

Comment réveiller l'appétit des consommateurs ?

Par l'innovation. Or l'innovation ne peut être le fait que des entreprises et des investisseurs, ou alors ce n'est plus la peine de vouloir sauver le capitalisme.

Le retour des dévaluations compétitives, la menace d'une reprise de l'inflation...

La guerre des monnaies est inacceptable. Devrait-on revenir à un système de taux de change fixes, au moins temporairement ? Dans l'étatisation généralisée actuelle, ce ne serait pas une solution pire que bien d'autres (les nationalisations cachées des banques). Parler d'inflation ne paraît pas d'actualité. Entre la glaciation actuelle et un monde gazeux (l'inflation), il y a une phase intermédiaire qui permettra de voir comment éviter l'hyperinflation.

Les citoyens sont perplexes devant la cavalcade des milliards qu'on leur annonce pour juguler la crise...

Le matraquage de chiffres macroéconomiques ou sectoriels par les politiques (et les journalistes, simples intermédiaires paresseux en l'occurrence) est affligeant. Les gens ont évidemment une réelle compréhension de la crise à travers leurs expériences personnelles. C'est de là qu'il faudrait partir pour expliquer la situation et proposer des solutions consensuelles.

Regardons au-delà des problèmes d'aujourd'hui. A quoi ressemblera le monde de l'après-crise ?

Il sera vraisemblablement très différent de celui que nous avons connu au cours de la dernière décennie. Car la crise ne sera dépassée qu'une fois résolus un certain nombre de déséquilibres profonds qui sont à son origine : les inégalités au sein des pays industrialisés et entre pays, qui constituent une condamnation de la mondialisation. Cette dernière, telle qu'elle fonctionne, conduit à une paupérisation inévitable pour de très grandes parties des populations (dans les pays du Nord). Ira-t-on vers une régionalisation entre zones homogènes, comme le préconise depuis 20 ans Maurice Allais ?