Il y a près d'un siècle, Lénine avait fait une prédiction : "les capitalistes nous vendront jusqu'à la corde pour les pendre." Lénine est mort depuis belle lurette. L'URSS et, avec elle, l'idéologie communiste ont été ensevelies sous les décombres du mur de Berlin, et pour un peu, le marxisme ne serait plus qu'un de ces épouvantails, une sorte de croquemitaine qu'on raconte aux enfants, le soir à la veillée, pour leur faire peur.
Tout ceci est vrai. Ou plutôt tout ceci était vrai, il y a quelques années, au début de ce millénaire. Car aujourd'hui, et ce n'est pas le moindre des paradoxes, on peut se demander si le dernier parti communiste d'importance n'est pas en passe de réaliser la prophétie de Lénine. Cette situation résulte d'une alliance contre-nature, d'une alliance de circonstance, entre trois grands acteurs :
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Wall Street, qui incarne les multinationales et la finance ;
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Wal Mart, tête de proue de la grande distribution, plus grande entreprise du monde ;
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et troisième acteur, le PCC, le parti communiste chinois.
Cette alliance s'est nouée dans la plus grande discrétion au début des années 80. À l'occasion notamment de la rétrocession de Hong Kong à la Chine. Les Etats-Unis de Ronald Reagan avaient alors un double objectif géopolitique et idéologique.
Il s'agissait de lutter tout à la fois contre l'URSS, le communisme, l'empire du mal. Et contre un Japon, qui fort de sa réussite industrielle, menaçait la puissance économique et technologique de l'Amérique. Un Japon qui utilisait une monnaie sous-évaluée pour engranger des recettes à l'exportation et qui avait pour ambition de devenir le leader du sud-est asiatique et de faire du yen une grande monnaie, à côté du dollar et de l'écu européen.
Pour atteindre ces objectifs, les Américains vont s'appuyer sur un renouveau idéologique, à partir des travaux des économistes libéraux, l'école de Chicago. Avec une vision schumpetérienne. On revient aux sources du libéralisme, de son dynamisme. On casse les grands monopoles, les syndicats. On déréglemente. On libère l'économie de ses entraves. Les Etats-Unis vont également s'appuyer sur un "deal" avec la Chine :
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neutralité dans l'affrontement avec l'URSS ;
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coup de main pour étouffer dans l'œuf les désirs hégémoniques des Japonais.
En échange, Hong Kong retournerait à la Chine et allait servir de "sas" entre la Chine communiste et le monde capitaliste. Cela collait à la nouvelle stratégie élaborée par Deng Tsiao Ping, qui visait à conduire la Chine sur la voie de l'économie socialiste de marché.
Depuis le célèbre discours devant le congrès du PCC en 1978, la Chine n'a pas varié dans cette stratégie. Elle a un objectif : redevenir la première puissance mondiale qu'elle a été pendant de longs siècles ; prendre sa revanche par rapport à l'humiliation subie pendant un siècle, entre la guerre de l'opium et l'arrivée au pouvoir de Mao Tsé Toung. Pour atteindre son but, elle sait faire preuve de pragmatisme, tel le dragon qui ondule dans les rues dans les fêtes lors du nouvel an chinois.
Comprenez bien que la Chine est hyper-capitaliste dans le domaine économique. Un capitalisme sauvage. Où la coexistence de milliardaires à la morale flexible avec des centaines de millions de journaliers qui vendent leur force de travail - dans des conditions d'existence que l'on connaissait il y a un siècle en Occident - ne gênent pas outre mesure un parti communiste chinois, unique, bien sûr, qui tient le pays d'une main de fer. La Chine est donc communiste ou plutôt autoritaire, pour ne pas dire totalitaire, dans son organisation. Mais l'édifice tient aussi parce que les Chinois sont fiers d'appartenir à un grand pays, quelles que soient leurs places dans la société. Ils sont fiers d'être Chinois. La Chine est nationaliste. Il faut le savoir. Et ne pas être naïf.
Au moment des négociations sur Hong Kong, un deal monétaire s'est alors établi. Le dollar Hong Kong s'est indexé sur le dollar américain. Le yuan-reiminbi était inconvertible. Il l'est toujours. Mais d'une façon indirecte, les échanges transitant par Hong Kong, la monnaie chinoise se liait au dollar Hong Kong et ipso facto au dollar américain.
Cela voulait dire que la Chine basculait dans la zone dollar et que, du même coup, la zone yen était mort née. Les multinationales japonaises ne s'y sont pas trompé, puisqu'elles ont été les premières à se délocaliser en Chine pour profiter des bas coûts de main d'œuvre et de l'indexation monétaire sur le dollar.
Les Japonais iront à Canossa, lors des accords du Plaza en 1985. Les Américains les obligent à réévaluer fortement le yen. Le Japon va faire quelques autres erreurs de pilotage et imploser début 1990. Il ne s'en est jamais véritablement remis.
Ce lien monétaire entre la Chine et le dollar est le fil rouge pour comprendre cette alliance Wall Street - Wal Mart - PCC. Nous sommes alors, il y a une vingtaine d'années, dans le Nirvana de la mondialisation heureuse. Les multinationales voient ce gigantesque marché chinois qui s'ouvre à l'économie de marché comme un eldorado. Elles commencent à vouloir s'implanter pour produire à destination des consommateurs locaux. Et là, l'organisation communiste leur fait comprendre que ce n'est pas comme cela que les choses vont se passer. On a besoin d'elles, de leur technologie, de leur savoir faire, mais elles vont produire, non pas pour les Chinois, sauf à la marge, mais à destination des marchés solvables... occidentaux, japonais et pour le monde entier.
La Chine leur offre sa main d'œuvre, entre vingt à trente fois moins chère qu'aux EtatsUnis ou qu'en Europe avec des entreprises qui peuvent exécuter les commandes dans l'instant, grâce à Internet. Tout ceci est archi-connu.
La grande distribution - Carrefour, Wal Mart - voient là le moyen de casser les prix et d'offrir aux consommateurs des produits moins chers, même s'ils sont de moins bonne qualité. On invente d'ailleurs de nouveaux concepts, l'obsolescence programmée. Bref on fait tourner la machine. Et la grande distribution fait pression sur ses fournisseurs pour qu'ils se délocalisent en Chine.
Un cercle vicieux, un cercle infernal se met alors peu à peu en place. Le capital délocalise là où c'est le moins cher, supprimant massivement des emplois en Occident où transformant des emplois à valeur ajoutée en emplois dits de service, sous qualifiés et souvent sous payés. L'Occident importe de plus en plus de produits "Made in China", creusant ses déficits. Mais au passage, les profits des multinationales, des financiers et de Wal Mart, eux, explosent. Grâce à l'ingénierie des « Mozart de la Finance », au laxisme des régulateurs, ces bénéfices sont démultipliés. C'est la parabole de la multiplication des pains. Le capitalisme perverti s'habitue à des taux de ROE (15 voire 20 %) démentiels obtenus à coups d'effets de levier et de dettes, qui permettent au passage aux financiers d'engranger des rémunérations indécentes. À côté du principe « toujours plus loin toujours moins cher », le capitalisme financier promeut le dogme du profit maximum dans le minimum de temps. Avec deux conséquences: le cynisme (la fin, c'est à dire le profit justifie les moyens) et l'absence de vision, de stratégie à long terme (plus d'investissements à long terme dont la rentabilité immédiate n'est pas évidente). Les multinationales préfèrent racheter leurs actions plutôt qu'investir, elles localisent leurs investissements productifs en Chine et dans les pays émergents ; elles négligent la recherche fondamentale, ne se préoccupent pas de l'environnement, etc. Cette alliance s'avère aujourd'hui un marché de dupes, lourd de conséquences pour les Occidentaux.
Illusions occidentales
À l'époque, et j'entends encore certaines voix reprendre cette antienne, on nous expliquait que le déficit commercial américain, et accessoirement le nôtre, n'avait pas d'importance, puisqu'il résultait pour une large part de l'importation de produits et de sous-ensembles conçus par des groupes américains ou occidentaux, dont les actionnaires étaient en Occident, et pour des marchés situés essentiellement en Occident.
Bref, tout était pour le mieux dans le meilleur des mondes. Aux Asiatiques, les usines tournevis, les produits de masse. Aux Occidentaux, à la Silicon Valley, l'innovation, le design, les nouvelles technologies, le marketing, etc. Et en plus, Wall Street et la City construisaient une industrie financière destinée à prendre la place des industries manufacturières. Tout ceci correspondait à une part de réalité. Effectivement, la part de la finance, tout comme celle de la grande distribution, dans le PIB américain n'a cessé de grandir.
La finance représentait 21 % du PIB en 2008 et... 40 % de la totalité des profits des entreprises américaines, mais 6 % seulement des emplois. Des chiffres qui symbolisent l'évolution de ces trente dernières années.
Mais là où le bât blesse, c'est que cette part prépondérante de l'industrie financière a été acquise au prix d'un endettement massif. Car deux dates, deux événements majeurs vont intervenir au début du millénaire. Le 11 septembre, bien sûr, et ce même mois de 2001, l'entrée de la Chine dans l'OMC.
Pour répondre à l'attaque de Al Quaida sur les deux tours, symboles de la puissance américaine, les Etats Unis vont baisser - déjà - massivement les taux d'intérêt et relancer la course aux crédits. Prêter pour faire tourner la machine et emprunter pour faire également tourner la machine et montrer aux islamistes que l'Amérique sait rebondir, deviennent des devoirs patriotiques. La machine s'emballe donc. Le ménage américain s'endette, parce que son pouvoir d'achat réel n'est plus le même. Il s'endette pour acheter sa maison, y compris les plus pauvres, et des produits de consommation fabriqués en Chine. L'économie américaine est apparemment en croissance (3% en moyenne) mais elle détruit des emplois dans le secteur privé. Les recettes des Chinois s'envolent. Et une bonne partie est mise en réserve par la Banque Centrale de Chine qui les place en dollars, notamment en bons du Trésor américain.
Ce mécanisme est totalement pervers. L'Amérique - comme l'Europe - détruit ses emplois qualifiés ou les externalise ou les délocalise. On distribue du crédit aux populations pour leur donner l'illusion qu'elles ont encore du pouvoir d'achat. On finance la guerre en Irak, non par l'impôt mais par les dollars accumulés par les autres. Et grâce à l'OMC , les produits « Made in China » vendus sous les marques occidentales inondent les rayons des hypermarchés.
Les gagnants de la crise
La crise dite des subprimes était inéluctable. Mais seize mois après la faillite de Lehmann Brothers que constate-t-on ? Qui sont les gagnants de la crise ?
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Wall Street et les marchés financiers (+ 70 % depuis le 9 mars).
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Les très grandes banques qui ont éliminé quelques concurrents, bénéficié de l'argent gratuit des banques centrales pour prêter à des taux variant de 3,5 % à 25%. Les multinationales ont souffert à des degrés divers. Cela va de l'industrie automobile américaine, en faillite et nationalisée à d'autres groupes qui ont profité de la crise pour serrer encore plus les boulons, dégraisser, délocaliser. À l'image de ce que fait Wal-Mart qui continue d'augmenter ses parts de marché et renforce ses liens avec la Chine, en réduisant au passage le nombre d'intermédiaires.
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elle a accru ses parts de marché aux Etats-Unis (19 %) ;
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ses exportations ont augmenté de 18 % en un an ;
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elle a injecté 585 milliards de dollars dans son économie, essentiellement pour développer des achats d'automobiles et accroître les capacités de production des usines. Ce qui permet de baisser les prix. Et comme depuis l'été 2008, le yuan s'est réindexé sur le dollar (Pékin avait timidement accepté une minime réévaluation de15 % en 3 ans par rapport au dollar...), les produits chinois sont toujours compétitifs ;
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la Banque centrale continue d'engranger des réserves : 2 400 milliards de dollars aujourd'hui.
Bref, on pourrait énumérer tous les indicateurs qui montrent que la Chine sort renforcée de cette crise.
Il y a des signes qui ne trompent pas : la manière dont Barack Obama a été reçu à Pékin ; la manière dont la Chine a imposé ses vues à Copenhague. Alors de bons esprits veulent se rassurer, nous rassurer. On nous ressort l'idéologie du « win-win », gagnant-gagnant. On nous ressort l'idée que l'Occident doit se concentrer sur les nouvelles technologies, la finance. Mais cette vision des choses pêche par plusieurs aspects :
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d'abord elle est méprisante par rapport aux Chinois ;
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ensuite, elle est naïve. Les Chinois, comme les Indiens, ont toutes les capacités intellectuelles pour développer de nouvelles technologies. Ils le font déjà. Ainsi, la Chine va développer avec l'aide d'une société californienne une centrale de 2 gigawatts. Dix fois plus que les plus grands des projets occidentaux. Un de leurs chercheurs vedettes en biologie moléculaire de Princeton a choisi, comme tant d'autres, de revenir vers sa mère patrie. À Berkeley, près des trois quarts des étudiants sont asiatiques. Et beaucoup des diplômés retournent en Chine.
Mercantilisme affiché
La Chine a vocation à tout produire et elle veut tout produire. Elle importe, elle achète parfois, elle copie souvent, les savoir-faire qu'elle n'a pas. Mais son objectif est bel et bien de produire des TGV, des centrales nucléaires, des avions pour son marché intérieur. Et, dans la foulée, de les exporter en cassant les prix.
Cette stratégie s'accompagne, comme l'ont fait les Etats-Unis et l'Europe au XIXe et au XXe siècles, d'une mainmise sur les matières premières que la Chine ne possède pas. Y compris maintenant sur les terres agricoles. Avec, là aussi, des méthodes qui rappellent celles des Occidentaux autrefois.
Enfin, cette stratégie mercantiliste qui s'appuie sur un système politique autoritaire, s'appuie également sur un quadruple dumping :
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un dumping monétaire avec un yuan notoirement sous-évalué ;
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un dumping social avec un système de protection sociale balbutiant qui explique le taux d'épargne très élevé des ménages chinois ;
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un dumping environnemental, puisque pour schématiser, Pékin veut continuer à produire sans s'imposer des contraintes, mais en même temps met les bouchées doubles sur les énergies renouvelables. Pendant dix ans, je produis un maximum en polluant, mais les recettes que j'accumule me permettent d'investir dans les énergies du futur ;
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enfin, dernier dumping souvent oublié : celui sur le capital. Les entreprises chinoises sont inondées de crédit par un système bancaire étroitement contrôlé par le parti. D'où des surcapacités de production, qui pèsent sur la compétitivité des concurrents.
Alors certains nous prédisent aujourd'hui une implosion de la Chine, un krach, une hyperinflation. Les plus naïfs pensent qu'elle va se démocratiser très vite, grâce à Internet et adopter nos belles et bonnes valeurs occidentales. On peut toujours rêver. Cette crise a montré que la mondialisation, l'uniformisation des modèles et des valeurs n'est, pour le moment, qu'une utopie. Pour le moment, les nations sont toujours bien vivantes.
La Chine est une nation, et se vit comme une nation. L'Inde également. Le Brésil aussi, sans parler de la Russie. Chaque nation est le fruit d'une histoire et d'une culture, chacune étant éminemment respectable. Les Etats-Unis se vivent comme une nation. Le problème est qu'en Europe, la crise nous touche au milieu du gué. L'idée de nation s'estompe dans chaque pays d'Europe, mais il n'y a pas de nation européenne. Et donc pas de gouvernement européen.
Imparable logique stratégique
Alors, que va-t-il se passer ? La Chine va poursuivre méthodiquement une stratégie qui lui a si bien réussi. L'argent accumulé va lui servir à acheter de par le monde, les biens, les entreprises, les terres, les marchés et les hommes dont elle a besoin. Elle va continuer d'utiliser la cupidité des multinationales et du système financier pour vendre ses produits. Elle va mener une diplomatie visant à fédérer les pays émergents face aux anciens colonisateurs. Dans les instances internationales, elle fera un pas en avant et trois pas en arrière. Donnant l'impression de céder sur quelques points pour reprendre tout de suite le terrain apparemment abandonné. Elle va donner des leçons de libre échangisme aux libéraux. Enfin, elle va peu à peu s'affirmer comme la puissance dominante de l'Asie - ce qui n'ira pas sans friction ni tension - en rendant un jour le yuan convertible et en en faisant la grande monnaie de la région, voire la grande monnaie mondiale.
Une politique monétaire qui pourrait s'accompagner d'une montée en puissance de la finance chinoise. Afin d'enlever à l'Occident l'un des derniers domaines où il est encore prépondérant.
Je n'ai pas parlé de l'armée chinoise, un des piliers du régime, qui n'est pas encore au niveau bien sûr de l'armée américaine, mais on a vu qu'en quelques années, les choses pouvaient aller très vite. Et Pékin entend accroître les capacités de son outil de défense. C'est donc un défi majeur qui est imposé à l'Occident, et je crains que tout le monde n'en soit pas totalement conscient. Il y a nos gentils libéraux qui ont pour les Chinois les yeux de Chimène, car ils veulent n'y voir que l'aspect économique, ce libéralisme apparemment sauvage, cet univers schumpetérien, où l'entrepreneur privé peut faire fortune très vite. En oubliant que le parti veille. En oubliant le protectionnisme qui protège les entreprises chinoises.
Il y a tous ceux qui ont dénoncé l'impérialisme américain et le colonialisme occidental, et qui voient dans la Chine la revanche du petit face au gros.
Reste qu'entre les deux, il y a ces centaines de millions de classes moyennes, en Europe, aux Etats-Unis, au Japon, ces classes moyennes qui sont les piliers de nos démocraties qui sont lentement mais sûrement paupérisés, et qui pensent que leurs enfants vivront moins bien qu'eux-mêmes, avec un chômage de masse, avec un marché du travail fait de petits boulots, de temps partiel, qui pèsent, qui minent le moral des populations. Car la réalité de la mondialisation de ces trente dernières années, c'est un formidable transfert de richesses. D'abord, en Occident, vers ce qu'on a appelé les hyper riches, la finance, les grands managers. Et ensuite, au niveau mondial, des classes moyennes occidentales vers des classes moyennes qui émergent en Chine, au Brésil et dans quelques pays émergents. Tout ceci avait été masqué par les bulles boursières et, depuis l'an 2000, par l'endettement des ménages comme des États occidentaux.
Pour en revenir à la citation de Lénine, je ne pense pas que la Chine veuille pendre les capitalistes, mais je pense qu'elle a pris au lasso l'Europe, et encore plus les Etats-Unis, et qu'elle va lentement tirer sur le nœud coulant. Et il n'y aura guère que deux issues. Soit accepter de se laisser dompter. Soit couper la corde.