Carnet de voyage dans l'Inde moderne : Espoirs, menaces et contrastes
Quinze jours de reconnaissance professionnelle au sein des développeurs de l'Inde contemporaine, ces ingénieurs, élus, savants et professeurs qui tentent de redistribuer à leurs compatriotes une partie du savoir qu'ils ont accumulé pendant une trentaine d'années d'expatriation : assez pour sortir des chemins battus par les voyages organisés ; trop peu pour un diagnostic définitif. Jean-Pierre Chamoux nous livre son carnet de voyage sans chercher à conclure sur la forme que prendra l'ancrage de l'Inde au sein du cercle étroit des super-puissances du troisième millénaire.

Nous ne pouvons rester indifférents à l'impressionnant renversement de tendance qui met désormais le sous-continent à l'heure du monde après une très longue période d'autarcie nationaliste et « non-alignée » : la libéralisation économique engagée dans l'année qui suivit l'assassinat de Rajiv Gandhi en 1991 avait déjà relancé le secteur privé, timidement ouvert des frontières que l'on savait fermées depuis longtemps au commerce international, et engagé la reprise de l'investissement privé dans l'énorme et très improductif secteur public indien.

Après diverses péripéties de politique intérieure et extérieure, le retour au pouvoir du traditionnel Parti du Congrès1 , mené en 2004 par Sonia Gandhi, s'est finalement conclu par la désignation du premier ministre sikh Manmohan Singh dont la démarche politique est, pour le moment, plutôt couronnée de succès : acceptation, par l'Occident notamment, de l'Inde comme sixième puissance nucléaire du monde actuel ; croissance économique soutenue ; reconnaissance de son rôle politique mondial à l'occasion du G20 ; affirmation de son indépendance intellectuelle à l'occasion de la parodie politique de Copenhague, etc.

Une presse libre, une tradition du débat ouvert

Née sous l'empire britannique au dernier tiers du XIXe siècle, la presse indienne est héritière de la tradition anglaise : les journaux sont abondants et bien faits ; les régies publicitaires sont très actives ; une large ouverture éditoriale et un sens aigu du débat politique en sont des caractères marquants. La presse produit des magazines nombreux et variés ; la télévision et la radio sont très vivantes ; le cinéma indien, longtemps méprisé par l'Ouest, est désormais reconnu pour sa puissance et pour sa variété ; quant aux nouveaux médias de l'internet, ils sont servis par l'une des industries du logiciel les plus actives du monde ! L'Inde possède ainsi l'un des rares instruments nécessaires pour animer une démocratie représentative.

Le visiteur est d'ailleurs frappé par la vivacité des échanges entre Indiens, à tout propos : politique, bien sûr ; mais aussi scientifique, social, philosophique ou économique. Etat fédéral depuis sa constitution en 1947, ce grand territoire révèle à chaque moment la diversité de ses talents, de ses savants et témoigne d'une grande ouverture intellectuelle, ouverture incomparable avec celle que l'on trouve en d'autres lieux d'un développement économique analogue. Il est vrai que les universités sont, elles aussi, porteuses d'une tradition solide : publiques, pour l'essentiel, elles sont peu à peu complétées par des établissements privés, analogues à ceux que créèrent aux Etats-Unis les Carnegie et les Wharton du XIXe siècle. Soutenus par de riches mécènes, ces « grandes écoles » à l'indienne développent notamment la formation au management et l'ingénierie dans des domaines « de pointe » comme le nucléaire, l'électronique, les communications, l'aéronautique, le génie civil et les grandes infrastructures.

Contrastes...

Le visiteur de Bangalore (8 millions d'habitants) ou de Madras (renommée Chennai, 6 millions d'habitants) perçoit certes l'impact d'une renaissance économique et politique. Mais il est aussi frappé par l'extraordinaire contraste que révèlent les scènes de rue, caractéristiques d'un monde encore sous-développé : auprès de la richesse industrielle, des technologies de communication et de la modernité, le dénuement le plus total s'étale au grand jour. Bidonvilles enchâssés au cœur de la ville moderne, pauvres hères déambulant ou campant aux carrefours, pèlerins dénudés côtoyant des hommes d'affaires en costume-cravate, etc.

Le contraste est encore plus net dès que l'on sort des sentiers battus : à cinquante kilomètres des mégalopoles, la campagne est, certes, soignée, travaillée et nourricière. Mais elle est démunie des attributs du confort : pas ou très peu d'eau courante, guère d'assainissement, une organisation inefficace des marchés agricoles (riz, lait, viande), une faible productivité agricole qui obère le chemin vers la croissance, sachant que 70% de la population indienne vit encore à la campagne. Le dénuement de ces paysans explique que l'exode rural continue à nourrir les grandes villes d'un pays2 dont la population résidente est mal décomptée : entre 1,2 et 1,3 milliard d'individus estime-t-on dans les cercles informés de New Delhi, avec une croissance naturelle de l'ordre d'un et demi pour cent annuel.

Inquiétudes... et défis

Ces masses d'origine paysanne constituent un terreau favorable à tous les excès, notamment dans l'ordre politique : pays fédéral, l'Inde n'est pas la démocratie paisible dont rêvent les Occidentaux. Comme l'ont vécu au cours de leur histoire la plupart des peuples aujourd'hui développés, l'Inde est agitée par trois grandes formes de troubles : par des conflits religieux qui opposent, pour le moment, principalement l'hindouisme à l'islam ; par des conflits territoriaux dont les provinces partagées entre le Pakistan et l'Inde lors de la dissolution de l'empire britannique sont l'enjeu le plus visible actuellement, au moins par les étrangers ; et par des conflits de politique intérieure qui reflètent à la fois les tensions précédentes et témoignent de la résurgence des particularismes régionaux au sein d'une fédération politique dont l'équilibre institutionnel n'est pas figé3. Les émeutes qui éclatèrent à Hyderabad pour exiger une partition de l'Etat fédéré de l'Andra Pradesh, lors de notre présence sur place, n'en furent qu'un exemple parmi beaucoup d'autres 4 !

L'Inde nous montre ainsi une forme de vie politique à laquelle nous ne sommes plus habitués, mais qui reste celle des sociétés politiques créatives mais violentes, émules contemporaines des périodes que la France, l'Allemagne, l'Italie ou l'Espagne ont traversées aux temps modernes : la brutalité des peuples de l'Inde n'est pas significativement différente de celles que nous avons connue au temps de la Fronde, de l'Empire ou du Prince-président. Elle résulte d'une effervescence propre aux peuples jeunes, démographiquement actifs et tournés vers l'avenir, effervescence que j'ai toujours ressentie au Brésil mais que le géant chinois, engourdi peut être par une démographie éteinte sous la contrainte politique, dissimule soigneusement...

Immigration massive

Avec notre regard d'Européens, nous percevons mal la vitalité conquérante de l'Inde, les atouts et les travers de la grande puissance qu'elle rêve d'être à nouveau, après une période de stagnation millénaire. Il n'est pas sans intérêt de noter, à ce propos, les soucis exprimés par une haute responsable politique de Delhi à propos des retombées démographiques de la partition du Bengale en 1947, créant l'Etat du Bengladesh à partir d'une frontière religieuse (hindous aux Indes, musulmans au Bengladesh ou Bengale oriental)5 : « vous faites bien du bruit autour de votre émigration illégale. Ici, en Inde, nous subissons une pression migratoire autrement plus importante que la vôtre, en provenance du Bengladesh ; les immigrants, sans identité sûre ni papiers, se fondent dans la population du sud par dizaines de milliers chaque année. L'enjeu de l'immigration clandestine, en Inde, se mesure à la taille de notre population : milliardaire ! ». Ce défi n'est pas le moins étonnant d'une Inde en grande transformation, politique, humaine et sociale...



1 Continuateur du Congrès national indien fondé en 1885, illustré notamment par la longue démarche vers l'indépendance incarnée par Gandhi entre 1901 et 1947.

2 Delhi, 10 millions ; Mumbai, ex-Bombay, plus de 15 millions ; Calcutta, 11 millions, etc.

3 La coexistence de dizaines de langues et dialectes très différents les uns des autres ne facilite guère le règlement de ces différends régionaux, mais posés à l'échelle d'un continent ; c'est d'ailleurs ce qui fait de l'anglais une langue véhiculaire pour les échanges fédéraux...

4 La « lettre d'Asie » du Monde daté du 22 février 2010 signalait d'autres émeutes xénophobes à Bombay, connotées de conflit religieux entre musulmans et hindouistes intégristes.

5 Voir à ce propos : Joya Chatterji : The spoils of partition (1947-1967), Cambridge UP., 2009.