Comme l'a si bien mis en évidence Alfred Braudel, l'esprit capitaliste se caractérise par la volonté de croissance et non par une soif de puissance. L'objectif est de faire fructifier ses avoirs, en un mot de créer de la richesse. Comme ce processus de création condamne l'immobilisme, il impose de prendre des risques. Quiconque quitte sa place peut ne pas la retrouver. En termes plus économiques : pour gagner de l'argent, il faut commencer par en dépenser.
Comme les capitalistes n'ont pas la folie du jeu, ils entendent malgré tout maîtriser les risques qu'ils prennent. Dans cette perspective, les marchés financiers n'ont pas d'égal. Ils permettent en effet la division et la circulation des risques de sorte que les investisseurs peuvent ainsi limiter leurs engagements et n'en sont ainsi jamais prisonniers. Si je souscris à une action lors d'une augmentation de capital, 1.- j'assume dans cette seule proportion le risque de l'entreprise, 2.- je peux toujours me désengager en vendant cette action.
Un tel système ne peut fonctionner sans spéculation. Le commerce des risques requiert l'appréciation de ces derniers. Et comme celle-ci contraint à se projeter dans l'avenir, tout n'est qu'anticipation. On opine en considération de l'information disponible et l'on compte sur telle ou telle évolution. On spécule ainsi à la hausse comme à la baisse. Naturellement, lorsqu'il n'y a plus de crédit, l'incertitude des solvabilités et des investissements est telle qu'aucune prévision sérieuse n'est envisageable et qu'en conséquence, les marchés s'écroulent. Le phénomène est d'autant plus inévitable qu'au regard de l'information disponible, il existe une certaine égalité entre les opérateurs. Or, en pareille hypothèse, Tocqueville nous a depuis longtemps instruit que l'opinion dominante est nécessairement celle qui recueille le plus de suffrages. Tout simplement, parce qu'entres opinions de même poids, c'est cette dernière qui, en quelque sorte mécaniquement, pèse le plus lourd. Lorsque les marchés « craquent », ils obéissent ainsi à une logique parfaitement rationnelle.
Qui dit capitalisme, dit finance, esprit moutonnier et krachs à répétition. Et puisqu'il est hautement improbable que le premier disparaisse, il faut donc prendre son parti des seconds. Le capitalisme sans spéculation, c'est un peu comme le socialisme à visage humain : ça ne dure jamais très longtemps. On aura donc beau parler de refondation, mieux vaut attendre de simples améliorations. Ici, le bien est l'ennemi du mieux.
Dans cette perspective, partons de l'idée que le vice de la finance est moins dans son irrationalité que dans son « hyperrationalité ». Celle-ci se manifeste lorsqu'un individu, totalement dévoué à la logique de sa fonction, perd la mesure des choses. C'est en quelque sorte la science sans la conscience ou, pour reprendre les mots de Kant, la tête sans la cervelle. Atteint par ce syndrome, le capitaliste finit par croire que la richesse est partout et le risque nulle part. Il ne voit ainsi pas de difficultés à ce que les rémunérations puissent être totalement déconnectées du travail et sans proportion avec les responsabilités réelles. Il se convainc lui-même que les risques peuvent être traités au point de les faire disparaître. Ainsi crée-t-il des instruments financiers sophistiqués procurant aux investisseurs l'illusion qu'il est bon de porter des créances sur des emprunteurs insolvables.
Il faut donc poser la question des rémunérations, des dirigeants sans doute, mais aussi de la multitude des traders et autres financiers, sorte d'armée de réserve d'un capitalisme se nourrissant de ses propres abstractions et modèles mathématiques. Il faut également étendre le champ de la régulation et admettre que les autorités qui en supportent la charge s'en acquittent sans retenue, quitte à interdire la diffusion des produits financiers les plus toxiques. De manière générale, si les marchés permettent la division des risques et leur circulation, il faut se méfier de ces outils par lesquels on prétend les anéantir. Engager des fonds au service d'une activité, quelle qu'elle soit, c'est toujours accepter la possibilité de leur perte. Ainsi, lorsqu'une banque met sur le marché des produits permettant d'éluder le risque d'insolvabilité de ses clients, elle refuse ainsi d'assumer les responsabilités liées au principe même de son activité et il y a lieu, à tout le moins, d'être réservé.
Ainsi, plutôt que rêver révolutions et grands soirs, mieux vaut œuvrer à plus de prudence et de sagesse. Marx a eu son temps, relisons plutôt Aristote.