Il est exact que les sociétés sont irriguées par des grands flux comme ceux de l'énergie, de l'information et de la finance. De la roue à eau, au Tam - Tam en passant par les monnaies gauloises, cette irrigation est ancestrale. Elle aide au développement des énergies motrices, du savoir des hommes et de leurs échanges, au gré des évolutions technologiques.
A partir de cette observation il faut en faire une autre. Tous les flux qui irriguent, quelles que soient les formes, les puissances et les effets que les évolutions scientifiques leurs donnent, ne se répartissent pas de manière équilibrée à l'intérieur des sociétés humaines. A raison même des complexités qui leurs sont propres, celles nées des évolutions technologiques, comme à raison de celles qui affectent les comportements individuels et collectifs.
Apparait alors une troisième observation qui tend à se superposer aux deux précédentes. Les déséquilibres, ou plus exactement leur perception, s'accroissent à mesure que les savoirs se répandent au sein de la société et provoquent une forte demande de régulation. C'est ainsi que sont nées les notions du Droit et de la Justice, avec la fonction de juger, d'arbitrer, de maitriser ; notions affectées elles mêmes par les mutations que ces grands flux font subir à l'ensemble de la société Le juge l'apprend vite, quand il doit trancher, dans le respect du droit et de la justice, les conflits nés des déséquilibres d'irrigation devenus insupportables. Pour bien remplir sa fonction de régulation sociétale, le juge construit alors ses jugements sur des critères d'analyse et de motivation supérieurs à ceux sur lesquels reposent les fondements de la science. Non pour dénier la valeur de la science, mais pour que les conséquences qu'elle produit sur les humains soient corrigées ou compensées.
A partir de là, le juge post moderne, surtout dans les pays de droit écrit, face à l'extrême imbrication des flux qu'il observe, entre eux comme dans leurs origines géographiques et culturelles, ne peut pas les traiter séparément, avec les codes et les normes de son seul pays. Il doit passer par les analyses systémiques que comprennent les gens de science, pas encore les gens de droit. Pire, le débat n'est même pas ouvert entre les uns et les autres. Tout juste commence t'on à découvrir que le numérique bouleverse la science et le droit, les nouveaux flux comme les anciens. J'en conclus qu'il n'y a que deux flux qui sont clairement identifiables, dans une vision systémique.
D'une part les flux à caractère fécondant, ceux de la vie, de la procréation, du savoir, et de l'information, dont un minimum de régulation doit respecter les intérêts majeurs des individus.
D'autre part les flux irrigants, à caractère aussi détruisant que fécondant, ceux des quatre industries de l'énergie, de la santé, de la finance, des jeux, dont les activités doivent respecter la régulation qui protège les intérêts majeurs des sociétés qu'ils irriguent.
L'angoisse actuelle tient à ce que l'évolution des technologies et des comportements tend à inverser les critères d'analyses et de décisions. Les flux fécondant sont de plus en plus canalisés et régulés alors que les flux irrigants le sont de moins en moins. Nous vivons dans un dangereux état précaire, par défaut d'analyse systémique accessible au droit et à la justice. A quand le débat ?