Appréciation, Évaluation, Notation
Dans l'éditorial de la lettre de Janvier 2008, Michel Rouger revient sur l'évolution du concept d'évaluation, depuis les anciennes mercuriales jusqu'aux agences de notation modernes.

Les temps sont aux évaluations, et, corrélativement, aux critiques qu'elles inspirent.

Chacun a le souvenir des mercuriales, ces registres tenus par les maires, qui fixaient la valeur des biens échangés et les prix pratiqués sur les foires et les marchés. On a oublié le sens originel du mot, qui s'appliquait au jugement que le Roi portait sur la Justice.

Louis XII, désireux de censurer les juges, proposa une mercuriale en tenant un lit de justice pour « traiter et accuser leurs moeurs et leurs façons de vivre ». Il choisit le mercredi.

Cinq siècles plus tard, un autre mercredi, s'est tenue à Paris une mercuriale originale, entre grands professionnels de la finance entrée en crise. Les agences de notation y prirent la place des juges du XVème siècle.

Les notateurs, leurs clients et les opérateurs de marché se sont expliqués, non sur leurs moeurs, mais sur la nature de leurs activités et leurs prestations. Les agences de notation, confrontées à l'évaluation de produits hyper complexes, ont évoqué mille difficultés.

Les experts en calcul que sont les évaluateurs, les parents des notateurs, pris dans le tsunami comptable qui submerge la planète ont protégé leurs travaux en faisant valider la technique dite de l'analyse multicritères.

Lorsque le juge, l'autorité administrative, venaient troubler le jeu du marché, à nouveau la complexité fabriquait un brouillard dans lequel tout le monde se trouvait enveloppé. Les notateurs, eux, condamnés à s'exprimer par quelques chiffres ou lettres, n'ont pas cette protection.

Montons d'un cran. Il est question de faire évaluer l'action du pouvoir exécutif en fonction des résultats. Les experts évaluateurs, qui vont ainsi se rapprocher du pouvoir suprême, vont devoir affirmer la pertinence de leurs analyses multicritères ! Alors que dans le politique il s'agit autant de qualitatif que de quantitatif. Verrons-nous un ministère auréolé d'un triple A ? Si oui, Édouard Herriot, grand amateur d'andouillettes quintuple A, se retournera dans sa tombe, lui qui disait que la politique et l'andouillette se ressemblaient par leur odeur.

En 1990, un grand banquier de la place portait une appréciation simple sur sa profession, en disant que dorénavant la nature des choses serait de mal tourner. Cette saine analyse a suffi pour trouver les moyens de sortir les banques françaises de leur marasme, avec ou sans experts en évaluation et en notation. 2008 devrait confirmer la grande valeur de l'intuition et de l'appréciation. Soyons confiants.