Cet article est issu des réflexions de l'auteur publiées dans l'ouvrage : « Vers la civilisation du corps », Gallimard, collection « Le Débat », octobre 2005.
La France détient avec peu d'autres Nations ce privilège exorbitant : les lois y sont faites pour être votées, plus que pour être appliquées. Faut-il pour autant prévoir que le principe de précaution, tel qu'il a été voté et promulgué en 2004, connaîtra la même destinée que tant de textes de tribune, et qu'il finira oublié dans le tombeau des lois qui, faute de décrets d'application et de volonté politique, n'ont jamais reçu même le plus petit commencement d'application? Rien d'étonnant pour qui découvre un texte qu'apparemment personne n'a vraiment voulu tel quel, que des parlementaires témoins ne se souviennent pas avoir voté, et dont d'éminents juristes disent qu'il n'est ni nécessaire, ni applicable, et ne sera d'ailleurs jamais appliqué. En somme, beaucoup de bruit pour rien?
Le croire serait ignorer le mouvement de fond qui a présidé à l'adoption du principe de précaution et à son inscription dans la Constitution de la République. Ce mouvement est celui qui fait du corps le seul capital de chacun de nous, et de la durée de la vie humaine - telle qu'elle a été multipliée par un siècle de progrès constants de la médecine, de l'hygiène et des soins du corps - le seul patrimoine des hommes et des femmes qui ne croient plus au ciel et n'ont plus peur de l'enfer. Et ce mouvement détermine cette priorité, désormais placée en surplomb de l'ensemble de nos choix économiques, sociaux et aussi politiques ; la primauté du corps s'impose à toutes les activités humaines, et interdit tout ce qui, d'une manière ou d'une autre, porterait atteinte à la durée de sa vie, à sa beauté, sa séduction, et à notre joie de vivre.
Cette révolution est explicite dans le cas des maladies liées à l'amiante. Une maladie bien identifiée, l'asbestose, dès la fin du XIXe siècle, attribuée sans doute possible à l'utilisation fréquente d'un matériau indispensable à l'industrie et à la construction, par ailleurs coûteux et d'un emploi exigeant, a fait l'objet d'un consensus implicite : la maladie prévisible des professionnels manipulant l'amiante serait indemnisée, ses victimes prises en charge, sans que la légitimité d'employer l'amiante, pour cela de le travailler et de le mettre en œuvre, soit aucunement en cause; la croissance et l'activité priment la vie humaine.
Tout change dans les années 1990. Non que les partenaires sociaux dénoncent leur accord implicite, non que les occurrences de la maladie, par ailleurs dramatiques, se multiplient. Mais la tolérance n'y est plus. Au milieu des années 1990, l'opinion publique n'accepte plus que le risque vital soit assumé au nom de la croissance économique et des priorités de l'équipement. La vie humaine prime tout, son intégrité doit être assurée, et donc le consensus vole en éclats. Les premières surprises sont les sociétés industrielles, qui avaient cru pouvoir tabler sur un accord de fond. Tout aussi surpris sont les syndicats et les responsables de la sécurité, qui n'attendaient pas pareil mouvement de l'opinion et avec cette ampleur. Les uns et les autres vont être confrontés à ce qu'il faut bien appeler un nouveau paradigme: celui de la primauté du corps.
Ce paradigme à vrai dire était prévisible. La sortie de la religion, à peu près achevée désormais dans l'Europe occidentale, malgré quelques détails, le dépérissement du sacré, l'abondance et la surabondance des produits de consommation, l'allongement aussi de la durée promise de la vie, qui était de moins de 45 ans en 1900, de plus de 80 ans en 2005, confèrent au corps une qualité unique et exceptionnelle : il est la source de tout ce qui nous reste du sacré. Ni hédonisme, ni matérialisme; la conscience que je ne suis que ce corps, que je partirai avec lui, et que son temps de vie est mon seul vrai capital. Comment accepter dès lors que quoi que ce soit affecte ses propriétés, que par ailleurs toute la littérature du développement personnel, des loisirs et du sport, de la beauté et de la satisfaction de soi s'appliquent à multiplier?
Quelle que soit la réalité, d'ailleurs controversée, des engagements précis auxquels le principe de précaution oblige l'Etat, quelles que soient les modalités d'application, généralement jugées assez incertaines pour être peu contraignantes, d'un texte hésitant dans sa formulation, quelle que soit enfin la portée juridique d'un texte qui, en posant le principe d'une responsabilité illimitée et indéfinie, aboutit peut-être à la réalité d'une irresponsabilité reconnue, il n'en est pas moins révélateur du nouvel espace qui s'ouvre à l'action du politique, de l'Etat et de la loi. Ce champ est celui du corps humain, il est celui de la protection de la vie, et il est celui de la consécration d'une nouvelle catégorie de demandes sociales, à ranger dans l'extension indéfinie des Droits de l'homme : le droit à la longue vie, le droit à la vie saine, le droit au plaisir de vivre. Certains, parmi les plus avisés, ne s'y sont pas trompés. Comment ne pas voir que ces demandes résonnent étrangement avec la proclamation de Paris « capitale du plaisir », à laquelle les édiles municipaux se livrent chaque été à l'occasion du rituel de « Paris plage » ? Elles forment un ensemble aux contours indécis, mais aux logiques cohérentes, et au sens social consistant, avec les priorités présidentielles affirmées avec insistance dans le domaine de la lutte contre le cancer, contre la violence routière, contre le handicap, comme elles rejoignent la priorité déjà ancienne de la lutte pour la prévention du HIV.
Loin d'être, comme certains ont cru le reconnaître, une excroissance baroque et monstrueuse du droit, loin aussi d'être une fantaisie coûteuse mais isolée d'un palais élyséen saisi par la magie alarmiste d'un Nicolas Hulot, l'adoption du principe de précaution traduirait de manière sans doute un peu improvisée, et quelque peu surprenante, l'entrée du politique dans un nouvel espace, celui du corps, de l'intimité de la vie et du bien-être. Par une inversion surprenante, c'est au moment où les médias célèbrent l'individualisme et où certains s'inquiètent de l'éclatement du collectif, que l'Etat - « big mother » comme le diagnostiquait Michel Schneider - se réinstallerait au plus chaud des vies de chacun de nous par le biais de la santé, du confort, du bien-être, voire du plaisir. La translation de l'Etat stratège, actionnaire et propriétaire, vers l'Etat maternel, protecteur et dispensateur de plaisirs variés, vaut au moins intérêt, sinon reconnaissance. Un mouvement est en tous cas engagé, qui revient sur plusieurs siècles de séparation progressive du domaine public et du domaine privé, sur plusieurs siècles aussi de sortie du politique du domaine de l'intimité. A travers les revendications des minorités, à travers le désir de reconnaissance publique des choix les plus intimes, la même demande de prise en charge et de protection par l'Etat se fait jour, et c'est cette demande qui traverse une société en proie à l'inquiétude sur son avenir pour lui inspirer l'adoption du principe de précaution.
La question du rapport au réel est posée. Le principe de précaution fait-il autre chose qu'entériner la sortie de la nature, et l'entrée dans un monde oùl'industrie, si ce n'est la science, si ce n'est le progrès, deviennent les menaces qu'étaient les éléments naturels, le hasard, l'accident? Plus encore, est posée la question du rapport au temps. Certains ont cru discerner dans le principe de précaution l'intrusion d'un principe naturaliste - l'illusion de la nature comme bonté et générosité, la fiction d'une nature distincte de l'industrie humaine - dans des textes de nature humaniste. L'essentiel est peut-être davantage dans une conception du temps qui caractérise des sociétés européennes frileuses devant les grands projets et que l'idée même d'avenir effraie.
En effet, soit le principe de précaution n'a pas de portée juridique, et il ne changera ni n'arrêtera rien, soit il a une portée juridique effective, et il dicte une vision du temps comme danger, comme risque et comme menace. Le texte, moins sans doute que les intentions qui l'ont nourri, porte en effet cet aveu : le souhait que le temps s'arrête, que l'aiguille de l'horloge se fixe, que plus rien n'arrive qui arrive vraiment. Il est permis d'y voir l'expression d'une vieille Europe qui n'en finit pas de se voir vieillir dans son confort, sa tranquillité d'âme et l'excellence de ses intentions. Il est aussi permis d'y voir une nouvelle marque de la rupture intergénérationnelle, voire de l'égoïsme d'une génération qui s'est construit des systèmes de protection sociale généreux, un modèle économique fondé sur la valorisation des actifs patrimoniaux et la dévalorisation du travail, un modèle social qui cherche la pacification des rues et des esprits par l'assistance inconditionnelle - tout cela à la charge de ses enfants et de ses petits-enfants.
Et il est permis de voir dans le principe de précaution cette perversion de l'esprit de prévoyance qui consiste à se prémunir contre tout ce qui peut advenir. La revue des progrès, des ruptures, des avancées foudroyantes, dont nous bénéficions et que l'extension du principe de précaution aurait interdits, laisse perplexe devant le mythe d'immortalité qui nous saisit, devant l'illusion d'une paix acquise et la tristesse d'une abondance sans projet ni destin.